Histoire d'une langue
Le Patois Rasta - Comprendre et parler le "dread talk" en quelques leçons
Bob MarleyComme le disait un rastaman à qui on demandait quelle était la vision du monde dans la culture Rastafari : "Jus word-sound-paawa, bradda, dat what I-n-I a-deal wit, jus word-sound-paawa". Comprenne qui peut. La langue rasta est une façon formelle de refuser la mainmise anglo-saxonne sur le peuple jamaïcain et de réinterpréter l'héritage reçu (car comme le dit LKJ : "Ingland is a bitch, there's no escape in this…" ). Ce patois, appelé "Dread talk", "I-ance" ou encore "I-yaric" révèle le lien entre culture rasta, identité tiers-mondiste et histoire africaine.
Pour commencer, il faut rappeler que la Jamaïque fut le joyau de l'empire britannique au XVIII° siècle. Les planteurs anglophones et les travailleurs africains créèrent une culture unique, comme en témoignaient les festivités annuelles comme Jonkonnu, le système de croyance afro-chrétien et le langage de l'île, mélange de créole et d'anglais.
Pendant l'entre-deux guerres, la Jamaïque connut une instabilité sociale. Les événements du début du siècle avaient transformé des esclaves en classe ouvrière affranchie. Certains, paysans sans terre ou travailleurs sans emplois partirent en Amérique centrale creuser des canaux (comme celui de Panama) ou construire des routes. D'autres affluèrent vers les villes du pays, Montego Bay, Kingston ou Mandeville surtout. La population urbaine tripla dans ces endroits, donnant naissance à des enclaves urbaines où se concentrait l'agitation politique et sociale. Les leaders syndicaux comme Alexander Bustamente, les activistes politiques comme Norman Manley, les Pan-africanistes comme Marcus Garvey et les promoteurs du Rastafarisme comme Leonard Howell s'y retrouvaient pour mettre en commun leurs forces. C'est ainsi que Norman Manley et Alexander Bustamente décidèrent par exemple de fonder le People's National and Jamaican Labour Party. La tradition orale de chaque acteur s'enrichissait de celle des autres pour combattre l'ennemi commun, le colonisateur anglais. Les Rastas apportaient notamment au discours une richesse allégorique tirée de la Bible ainsi qu'une manière solennelle d'exposer leurs arguments.
Cette habitude perdure, et les rastas emploient un très grand nombre de références bibliques, au propre comme au figuré. Max Romeo s'en prend souvent au Pape et à l'Eglise Catholique (par exemple dans la chanson Fire fi di vatican), accusés d'avoir détourné le message divin et de tenir les peuples sous leur domination. Les Rastas aiment introduire ou conclure une discussion à l'aide de formules incantatoires, ressemblant à des psaumes. Cette tradition dérive en partie des habitudes pris par les petits Jamaïcains dans les églises presbytériennes, où la messe s'accompagne de chants (type gospels) et de prières enflammées. Pour les rastas, il s'agit presque toujours de rappeler leur croyance en Jah, ce qui peut donner quelque chose comme ça : " I n I a go satta fi Heile Selassie, His Imperial Majesty, king of king, Lion of Judah, Jah Rastafari ! ".
Les contestataires cités plus haut étaient pour la plupart issus de la rue et apportaient dans les échanges une manière urbaine, abrupte et argotique de débattre des sujets. Naturellement, cette culture en construction était essentiellement orale, prenant et déformant l'anglais selon les usages acquis dans les champs de coton et sur les marchés ruraux depuis trois siècles. Aujourd'hui encore, le patois rasta n'est que très faiblement formalisé à l'écrit.