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Nouvelles

n°996
renaud-b
Profil : Novice
Posté le 13-09-2008 à 19:28:56  profilanswer
 

Deux nouvelles se raccrochant, de loin, à l'anticipation, même si l'idée était plutôt d'en exploiter les clichés pour m'amuser.
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Depuis que les aliens étaient parmi nous
 
L’univers entier était contenu dans mon verre, que je faisais tourner à la lumière pour en apprécier chaque nuance. Il me semblait que les glaçons s’émoussaient doucement pour devenir sphères, comme autant de mondes où pourrait éclore la vie sous toutes ses formes. Les bulles éclataient en supernovas, formaient des ondes concentriques à la surface, cherchaient à repousser plus loin les limites, toujours plus loin, jusqu’au-delà du verre. Jusqu’où exactement? J’étais pris de vertige et le vidait d’un trait.
Depuis que les aliens étaient parmi nous, l’univers me sautait souvent au visage, au moment où je m’y attendais le moins. S’il était dans un verre d’alcool aujourd’hui, il pouvait être dans le décolleté d’une femme demain, ou dans le tourbillon de la machine à laver, ou bien…?
Bien sûr, comme tout le monde, j’avais accueilli avec une curiosité toute naturelle - humaine, devrais-je dire - les premières preuves tangibles de l’existence d’une vie extra-terrestre intelligente, quelque part du côté de Tachyon IV. Ensuite, les premiers témoignages, de plus en plus précis, on avait vu une forme oblongue obscurcir le ciel, et tressauter brièvement avant de disparaître - comme on zapperait d’une chaîne à une autre, dirait un agriculteur bolivien - , les premiers messages décryptés dans la foulée - paix et amour pour le peuple terrien -, quelques gourous réhabilités en extrême urgence, qui voyaient leur chiffre d’affaires exploser.
Comme tout le monde, j’étais là quand ils sont descendus du firmament, dans leur immense suppositoire d’acier. J’étais de ceux qui portaient bien haut la pancarte où était inscrit bienvenue dans leur langue, achetée et rangée le jour même, avec les lunettes anti-éclipse et le modèle réduit de la station Mir, dans mon bunker anti-nucléaire. Il y avait là une occasion unique de montrer à tous l’ampleur de mon ouverture d’esprit, c’est pourquoi je n’ai même pas cillé quand l’un d’eux est venu me renifler les parties en signe d’amitié, ignorant ma main tendue.
La folie qui s’est emparée du monde à la suite de ce premier contact était, comme on pouvait s’y attendre, sans commune mesure. Les deux tiers de la planète pouvaient bien crever de faim, on avait d’yeux que pour nos visiteurs de l’espace, et on avait des siècles à rattraper. L’influence extra-terrestre s’exerçait sur tous les aspects de nos vies, de la mode aux mœurs et des arts à l’amour. On ne comptait plus les starlettes terriennes qui s’envoyaient en l’air avec des monarques aliens, et revenaient avec un appendice supplémentaire - était-il préférable de le porter en écharpe ou en ceinture? En bandoulière, ou bien tendu à l’horizontale ? -au niveau de l’estomac. A cette époque, je venais tout juste de mettre le point final à mon dernier roman, une histoire d’amour tragique sur fond de trip à l’acide, avec du sexe et du sang, j’avais obtenu le feu vert de mon éditeur et je me suis rendu compte que…
 
- Tout le monde s’en foutait.
- C’est ça. C’est exactement ça.
 
J’ai appelé Yvan Mélias qui avait touché un gros chèque pour la suite de ses mémoires. J’ai du m’y reprendre à trois reprises car l’anxiété me faisait trembler, mes doigts jaunis de nicotine appuyaient sur toutes les touches à la fois. J’apprenais avec horreur que ses livres emplissaient déjà les bacs à soldes, quand ils ne servaient pas à stabiliser les tables branlantes. Pire, la jeune actrice qui partageait sa vie depuis cinq ans avait fait ses valises. Le jour où il avait fait remarquer que son tentacule passait mal à l’écran, elle avait dit : raciste ! Dans un sanglot, avant de claquer la porte. Il était encore en train de s’épancher quand le combiné m’est tombé des mains.
Dans les salons littéraires, on se dédicaçaient nos propres bouquins, il régnait une atmosphère morne de léproserie. Quelqu’un a dit : Vous avez lu le dernier Khxkkr771 ? C’est fantastique, cette manière qu’il a de jouer avec le temps et l’espace, c’est comme tout lire à la fois, comme ne rien lire du tout ! Pause. Je tapotais doucement dans le dos d’un poète émotif, qui avait fondu en larmes à côté de moi. J’ai assisté à des conférences, des ateliers, avec la crème des écrivains aliens. J’ai hypothéqué ma maison pour m’offrir un séjour de deux semaines chez eux, sur leur caillou. Je n’ai constaté aucune amélioration notable en ce qui concerne ma production, par contre j’ai contracté un virus mutant qui m’a longtemps cloué à la selle. Je me suis inscrit aux cours du soir, dans l’idée d’apprendre leur langue, un mélange subtil de consonnes toussées et de voyelles avalées. A l’écrit, il fallait être un peu peintre, un peu sorcier, et je me sentais vieux, beaucoup trop vieux. J’ai tenu bon, jusqu’à ce qu’on essaye de m’inculquer une technique consistant à expulser mes phéromones en direction de l’interlocuteur, par apposition des mains. Je suis parti en hurlant, sans chercher à savoir quel organe exactement devait être sollicité.
En relisant mes auteurs favoris, ce soir-là, je n’étais plus certain de pouvoir dire ce qui m’avait plus dans leurs livres, quand les aliens n’étaient pas encore parmi nous. Ces récits de losers magnifiques, ballotés par la vie, n’étaient-ils pas horriblement convenus ? Que valaient-ils comparés à un double coucher de soleil sur Tachyon IV, si beau qu’on ne pouvait le décrire avec nos mots ?
Certains parlaient d’organiser la résistance - tous des artistes, des écrivains -, certains parlaient de prendre les armes pour défendre…quoi ? Aucun d’entre nous n’avait connu la guerre, et la littérature avait rendu nos bras décharnés, privés de substance. D’autres avaient choisi d’accepter la défaite : il n’y avait plus rien qu’on puisse écrire sur notre vieille planète, plus comme ça en tout cas. On s’était gavés pendant des siècles et des siècles, on avait bouffé les ressources, il n’en restait rien. Tous les bars et bistrots du monde se voyaient submergés par un flot ininterrompu d’artistes désœuvrés, qui cherchaient à oublier.
Ce soir-là, donc, je cherchais l’oubli dans un bar, et je trouvais l’univers. Les intestins malmenés par une soudaine rechute, j’enfonçais la porte des toilettes et faisais évacuer les lieux. Je provoquais la mauvaise humeur d’un couple de mecs qui se bécotaient - c’est pour votre bien ! - dans une cabine et m’y enfermais. Ma délivrance était gâchée par une musique superbe qui venait de la salle par bouffées, trop belle pour être humaine. Subitement, j’étais pris d’un accès de rage incontrôlable, la musique, mes intestins, la littérature, tout a volé en éclats à cet instant, seule subsistait la colère qui faisait battre le sang à mes tempes. Je déboulais dans la salle en soufflant comme un buffle, à moitié déculotté, juste à temps pour voir le chanteur du trio extra-terrestre prendre les traits et la voix d’Elvis Presley, par une simple pression sur le sein. La scène minuscule était déjà presque entièrement recouverte de sous-vêtements quand j’ai hurlé : HOU ! Aux chiottes l’alien ! L’alien aux chiottes !
Je me saisissais d’un verre vide et l’envoyait directement dans la face du crooner, en plein sur le carré de chair tendre qu’ils dissimulent à la jointure des yeux. J’étais rapidement imité par une dizaine d’autres - aux chiottes l’alien ! - qui sortaient de l’ombre, hystériques, balançaient tout ce qu’ils pouvaient trouver en direction des musiciens. Ceux-ci, chancelants sous la mitraille, interrompaient leur performance et scrutaient la salle pour évaluer l’ampleur de l’assaut, j’ai foncé derrière une table renversée pour essuyer d’éventuels tirs de blaster…
 
- Et…alors ?
- Alors…rien.
 
Ils sont sortis de scène sans un mot, meurtris, la tête basse. La banane dégonflée d’Elvis lui coulait sur le visage, ça et les fruits pourris que quelqu’un avait sorti d’on ne sait où pour l’achever. Il y a eu un moment de silence gêné, peut-être quinze seconde, et puis les clameurs de la victoire sont montées du fond de la salle jusqu’à moi, d’une seule voix. On s’échangeait des bravos, on se prenait dans les bras, on chantait - faux - des hymnes de tous les pays. On avait gagné. On avait gagné...pourquoi tu tires cette tronche?
 
- C’est juste que…c’est tellement cruel.
- Tu serais pas un putain d’alien, toi aussi, par hasard ?
- Tu n’y pense pas ?
- Excuse-moi, je sais plus où j’en suis…merde, qu’est-ce qui nous est arrivé ?
- Je...je ne sais pas...je ne suis pas sûr...si tu desserrais ton...tentacule...autour de mon cou, pour commencer ? Mais, tu pleures ?
 
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L'apocalypse expliquée à mon fils de 7 ans
 
J'ai dit "l'homme est un loup pour l'homme" comme mon père l'avait dit avant moi, c'est ce genre d'inepties qu'on peut dire dans l'urgence quand ça commence à sentir le soufre, ou quand ça sent comme le ventre du métro aux heures de pointe, ce jour-là ça sentait comme ça. On a vu les immeubles crever l'un après l'autre et dégueuler de l'argent sale en flot continu, des yuppies décravatés se faire la malle en bicyclette, sans les mains. Ceux qui s'essayaient à saisir un billet au vol étaient immédiatement consumés par une langue de feu orange émanant du noyau même de la terre. Je suis longtemps resté hanté par le souvenir des visages noircis, figés dans une grimace d'hilarité et de terreur mêlées, tandis qu'ils serraient encore le papier contre leur cœur. Enfin ça c'est ce dont je me souviens, d'autres te diraient peut-être autre chose, qu'est-ce que je sais moi. Je pourrais dire que j'avais les cheveux au vent quand j'allais voir ta mère sur ma mobylette Peugeot, que ça faisait comme un drapeau d'amour pour tous ceux qui me croisaient, que j'ai des coups de soleil sur le crâne à cause des shampoings, des après-shampoings, j'te dis que c'est du sperme de baleine, du sperme de baleine. On étaient jeunes à part ceux qui étaient vieux, ça nous posait pas vraiment de problème à nous, que la mer soit montée jusqu'ici, à part ceux qui vivaient sous les ponts, à part les pigeons qui ne pouvaient plus souffrir les mouettes, ces pétasses hystériques. A un moment, il y a eut comme un malaise quand tous les évadés du bagne ont marchés de front sur nos trottoirs salés, le nez en l'air et la mine réjouie. On a fini par comprendre qu'ils avaient tout oublié, les vols et les viols et les meurtres, les plus petites choses aussi, qu'ils étaient comme des mômes lâchés dans le plus grand parc d'attractions du monde. J'en ai vu un rougir et pouffer dans sa barbe en découvrant les seins nus d'une sirène sur son biceps tatoué. On avait pas mangé depuis très longtemps, depuis que le ciel s'était ouvert dans le feu d'une aurore musicale, depuis que le soleil était descendu à hauteur d'homme et refusait de se coucher. Au marché flottant, j'ai acheté d'occasion un viennois de belle taille, ému par la marque humide des mâchoires de sa précédente propriétaire, qu'on m'assurait fort jolie. Parfois, un courant nous poussait sur nos radeaux de fortune, à travers les fenêtres jusque dans les habitations. On y croisait pêle-mêle, des animaux de compagnie affranchis, toute une panoplie d'ustensiles et d'objets dont on avait oublié la fonction, un certain nombre d'amants emmêlés, confondus par la montée des eaux. On a vu des présidents directeurs généraux sans domicile fixe appeler compulsivement leur secrétaire sur des portables rincés, et se prendre un coup de jus. Un coffre-fort éventré cracher sans retenue des secrets d'état, le pneu qui ne crève pas, les bas qui ne filent pas, le profil psychologique et les mensurations du petit gris de Roswell. Alors? Alors nos bagnoles étaient gorgées de corail, on allaient tous nu-pieds et l'alien avait mauvaise haleine. Quelqu'un a dit "il faudra tout reconstruire !", et on ne pouvait qu'être d'accord puisqu'enfin la mer dégonflait à vue d'œil, charriant ce qu'il restait de béton, d'acier et de panneaux publicitaires, comme cette beauté informatisée sans âge ni sexe, qui souriait encore malgré les premiers signes du pourrissement. Avec les tonnes de cocaïne mouillée qui dégorgeaient des écoles de commerce, on a fait du ciment pour nos bicoques en découvrant par hasard ses propriétés isolantes, tout à fait inouïes. On vivait, on dormait parfois sous ce soleil insomniaque et on pouvait dire qu’il faisait partie de la famille, finalement, lui qui dispensait sa chaleur sans rien demander en retour, colorait nos peaux d’un hâle subtil et changeant. C’est-à-dire qu’il n’y avait plus vraiment de genres ni de races à proprement parler puisqu’on pouvait s’attendre à changer d’une heure à l’autre, du tout au tout. Comment te dire, je me souviens d’un colonel dont le teint blafard était la plus grande fierté, il s’est réveillé noir de noir, presque bleu, avec une formidable toison frisée qui lui tombait jusqu’aux fesses. En voyant son reflet, dans les décombres de la grande tour de verre, il est parti dans un fou-rire incontrôlable qui continue encore aujourd’hui. A un moment, un type s’est mis à marteler sur des bidons avec une paire de bouts de bois, un autre à produire un curieux raclement de gorge en réponse et encore un autre a gratté la tôle avec un vieux peigne à cinq dents. On avait inventé la musique, tu comprends? Et le soleil complice pulsait en rythme, se laissait aller à quelques révolutions hasardeuses, avec le recul je dirais qu’il nous niquait les yeux à clignoter comme un néon en fin de vie mais on s’en foutait, pourvu que la musique ne s’arrête jamais, pourvu que cette magnifique journée ne finisse jamais. Au bout d’une dizaine d’heures cependant, au cours desquelles on s’est relayés jusqu’au crescendo final, à tirer des larmes aux pierres mêmes, un homme s’est hissé au dessus des autres en gesticulant pour obtenir le silence. C’était un petit bonhomme plein de bonne volonté, malgré les algues dans ses cheveux et les crabes dans ses poches, qui parlait comme un livre, qui avait des idées et des projets, et qui voulait comprendre. Comme tout le monde faisait un peu la gueule, il s’est tourné vers le ciel, les bras en coupe, pour demander à son dieu de nous montrer la lumière. C’est là qu’un chion lui a pigé droit dans l’œil - tu connais mon problème de dyslexie -, sans doute pour se passer les nerfs, chauffés à blanc par l’invasion des mouettes dont je t’ai déjà parlé. Qu’est-ce qu’on a ri! Aux douze portes défoncées de la ville se pressaient une foule infinie de nouveaux arrivants, qui disaient des choses comme « on a entendu de la musique alors on est entrés », des choses comme ça. On était pas contre, tant qu’ils se souvenaient comment construire les cabanes, d’ailleurs certains étaient d’ici, c’est juste qu’ils avaient oublié. Un avion a découpé le bleu en pointillés au dessus de nos têtes, je me suis demandé à quoi pouvait ressembler ce bordel vu des cieux. Les images de la Nouvelle-Orléans noyée remontaient du fond de ma mémoire, les visages indistincts, minuscules des futurs orphelins, des déjà veufs, ballotés par l’eau qui casse tout, qui ne fait de quartier à personne. Je me suis souvenu avoir cherché le paradis au milieu des nuages, le nez contre un hublot. Est-ce que les gosses là-haut faisaient de même, est-ce qu’ils pouvaient comprendre que c’était ici et maintenant?
Si je te raconte tout ça, mecton, c’est parce que tu étais trop petit pour t’en souvenir, un truc même pas encore humain, tu n’imagines pas. Je voulais que tu saches que ce jour-là, cette très longue journée d’été, ou d’automne ou que sais-je, il s’est passé quelque chose de différent. Je voulais que tu saches que les choses peuvent être différentes.

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