Juste un coup de gueule d'un auteur qui en as ras-le-bol de jouer aux utilités dans le grand cirque de l'édition. Récapitulatif d'une carrière ratée en beauté :
- 1998, premiers textes (des nouvelles) publiés dans une revue bretonne qui a disparu. Pas grave, je travaillais alors à temps complet en entreprise.
- 2000, premier contrat d'édition à compte d'éditeur. Hélas, le monsieur qui gérait ça était juste le directeur, la société a été mise à genoux par ses frasques et mon premier bouquin a été pilonné car bourré d'erreurs lourdes, jamais corrigées. Je récupère mes droits... trois ans après le naufrage de la boîte.
- 2001 : j'entre dans un petit journal en tant que correspondante de presse. Les piges sont misérables, nombreuses, un travail fou et souvent ennuyeux. Je me cramponne pendant dix ans, en espérant avoir un contrat dans un journal plus conséquent. Niet de chez niet. Mon style est jugé trop "atypique".
- 2003 : l'employeur de ce petit journal me fait une fleur : il publie en feuilleton un roman historique, dans l'espoir qu'un éditeur va le prendre. Re-niet.
- 2005 : je signe un contrat de préférence pour 5 ouvrages chez un éditeur national, mais en province. Le contrat est abusif, mais je serre les dents, je ponds quatre titres pour eux et m'arrange légalement pour ne pas avoir à produire encore le cinquième. Parallèlement, je corresponds encore pour deux autres feuilles de chou aussi bandantes qu'un amortisseur de camion, toujours dans l'espoir d'une ouverture. Et puis, il faut bien vivre, je ne bosse plus en entreprise depuis quatre ans.
- Un petit éditeur régional me propose de traduire de l'allemand deux romans d'une dame autrichienne, publiée en Allemagne. J'accepte, dans l'espoir d'attirer l'attention de l'éditrice teutonne avec mes propres textes. Les traductions sont appréciées, mais l'éditrice ne bouge pas. Ce même éditeur régional publie en 2007 un recueil de nouvelles adorable mais qui se révèle un vrai four : les Français n'aiment ni l'humour ni les nouvelles. J'en ai trente autres en réserve. Poubelle.
- En 2009, un éditeur me contacte pour écrire sur commande une bio. Je suis ravie ! Je me dis que là, ça va bouger. Les ventes sont superbes et le projet m'avait bien plu. Il m'en demande une autre que, bizarrement, je refuse. J'ai eu le nez creux : l'éditeur se suicide en août 2011 et laisse une ardoise astronomique. Le reliquat de mes droits sur ce livre ne sera jamais payé.
- Sherlock arrive alors comme un cheveu sur la soupe, je n'y crois pas trop, j'écris ces pastiches comme sous hypnose, tout s'enchaîne magnifiquement, un éditeur les prend tout de suite et m'assure aujourd'hui que le livre se vend bien. Mais bon, ça ne mange pas de pain de le dire. Au moment de payer, il va sans doute me chanter un air tout différent...
- Un scénariste de BD me propose de collaborer pour un autre éditeur régional dans le cadre d'une série d'ouvrages policiers en BD. Là, je suis à genoux. Dix ans, dix ans à cavaler, à trimer, à m'efforcer de faire de mon mieux, à rendre du travail de qualité, pour quoi ? Le monsieur est vexé parce que j'ai dit non, non à cette avalanche de petits trucs qui ne me mèneront nulle part.
Tout ça... Pour ça ? Aspirants auteurs, abandonnez toute idée de renommée, même locale, surtout si vous avez du talent et surtout si vous êtes flexibles, plein d'entrain et prêts à tout pour y arriver. Vous allez vous user les neurones et les nerfs à des choses qui ne marcheront jamais.
Quand on voit le succès des Gavalda, des Lévy et autres Pancol, on ne peut pas leur en vouloir. Ils n'ont rien fait pour en arriver là, ils n'ont pas ramé pendant des années dans d'obscures feuilles de chou pour interviewer M. le Maire de Bretzel-sur-Bruche. Ils n'ont pas été les nègres d'un sous-fiffre local, imbu de ses sous-écrits. Ils n'ont pas passé leurs soirées à corriger des épreuves de plumitifs indignes de vider les poubelles de leur municipalité. Ils n'ont pas serré les dents pendant des années devant la prétention urticante de people locaux. Non, ils ont pondu un truc qui plaît à la masse, voilà tout leur mérite. Et je suis incapable de faire ça.
J'admire la persévérance de Kylie, qui continue, en dépit de son statut d'auto-éditée. Mais Kylie est encore jeune, elle peut encore espérer. On me demande maintenant d'écrire une suite aux aventures alsaciennes de ce bon Sherlock. Je n'ai, à ce jour, pas écrit une virgule. Pour quoi faire ? Me retrouver avec des malheureux à compte d'auteur dans des salons miteux où les gens s'égarent par temps de pluie et qui ne savent même pas ce qu'est un pastiche ? Pour me coltiner des Aidtions locaux qui trouvent que "Sherlock, c'est poussiêreut et tout à fèt raingarre" ?
Alors, je vous le demande : on fait comment pour rallumer la flamme ? On prend un briquet ? On escalade l'Everest ? On pique son traîneau turbo à Lime ? On accompagne Onyx sur les planches ? On fait du gringue à Avent ? On tue Shorleck ?