Dominique Dauré a fini ses vérifications. Tout va bien, pas de fuite à signaler.
Il réunit ses partitions, prend son diapason et son lutrin et regagne son véhicule. Son nouveau métier lui plait bien, à « Domi », comme l’appelent désormais ses collègues. Musélectricien, suivant la nomenclature désormais en vigueur.
Il s’y sent nettement mieux qu’auparavant, lorsqu’il était responsable de l’équipe des agents de la protection du site nucléaire de Chinon, et qu'on l'appelait "Monsieur l'Ingénieur en Chef".
Il s'installe dans son véhicule et entonne l'air du Choeur des Esclaves de Nabucco, tout en se perdant dans ses pensées.
5 ans. Cela avait commencé il y a tout juste 5 ans… Et tout avait basculé.
La première avancée eut lieu en Bretagne. A première vue, rien d’extraordinaire.
Comment l’idée était-elle venue à Soazig Lebras de retraiter et tisser les algues qui polluaient les plages des Côtes d’Armor depuis plusieurs années ? Elle-même n’en savait trop rien.
Juste qu’elle n’avait plus assez d’argent, et qu’elle avait besoin de cordages. Ses nouvelles cordes ne lui donnèrent pas trop satisfaction. Trop rigides, pour des cordes. Elles gardaient la forme qu’on leur donnait, il fallait faire des efforts pour les déplier. Par contre, solides. Elles ne s’effilochaient pas, elles ne cassaient pas.
Soazig se fit un surcôt dans la même matière. Pas très chaud, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais c’était plus léger et encore plus imperméable que son ciré qui venait de rendre l’âme. Elle en fit quelques autres pour des amis, et commença à les vendre sur les marchés des environs.
La seconde découverte fut de suite plus remarquable.
Rémi Fassolle en voulait à ses parents de l’avoir affublé d’un prénom aussi ridicule. Mais il avait l’oreille absolue, et fabriquait des enceintes d’une précision redoutable.
Passionné d’électroacoustique, cela faisait plusieurs années qu’il essayait de mettre au point de nouvelles membranes, afin de rendre encore plus vivace le son sortant de ses enceintes.
Toutefois, il y avait quelque chose d’étrange avec sa dernière production. Elle était très sensible à la voix humaine et encore plus au chant.
Comme il chantonnait le plus souvent en travaillant, il nota que la membrane semblait acquérir alors des capacités électrostatiques qu’il n’avait jamais rencontrées jusqu’alors.
Plus bizarre encore, certaines pierres du mur juste derrière la membrane semblaient retenir cette électricité. Intrigué, il procéda à différents tests, pour arriver à la conclusion que les pierres de type calcédoine (onyx, agathe, jaspe, chrysoprase) stockaient et restituaient parfaitement l’électricité produite par la membrane.
En deux jours, chantonnant comme de coutume, il avait accumulé suffisamment d’électricité dans les pierres pour se passer d’EDF. Il décida de breveter sa trouvaille sous le nom qui allait rester : le moteur à harmoniques.
Une semaine après sa découverte, il avait vendu son moteur à l’ensemble du village, pour un prix de 200 euros pièces. Pour le faire marcher, il suffisait de chanter, ou de jouer d’un instrument de musique, ou les deux, jusqu’à ce que la pierre de calcédoine soit chargée.
Il embaucha un ouvrier, puis un second. 15 jours plus tard, tous les cantons environnants avaient résiliés leur abonnement EDF. La télévision s’empara du phénomène.
Le gouvernement fit tout pour s’opposer à ce nouveau procédé, mais les commandes affluaient. L’atelier s’agrandit, puis très vite une usine fut construite. En 3 mois, la France entière était équipée. En 1 an, la planète entière s’était convertie.
Pourtant, personne ne comprend encore exactement comment fonctionne le moteur à harmoniques. La membrane a été analysée, d’autres minéraux se sont avérés être d’aussi bonnes « piles ».
Mais rien à ce jour n’a permis d’expliquer les particularités du moteur.
Pourquoi restait-il inactif lorsque la musique sortait de la radio, d’une chaîne ou d’un baladeur ? Seules les interprétations en direct sont à même de le charger.
Qui plus est, toute musique ne semble pas avoir les mêmes qualités énergétiques, sans que ce soit une question de volume sonore ! Si les opéras dans l’ensemble sont les meilleures sources énergétiques, une comédie musicale entière de Luc Plamondon fournit moins d’électricité qu’une sonatine d’Arvo Pärt ou qu’un morceau de David Bowie.
Quoi qu’il en soit, l’économie mondiale a basculé. Toutes les centrales nucléaires sont en cours de démantèlement. Les grands fournisseurs d’électricité ont fait faillite, ne pouvant lutter contre les initiatives locales. En effet, il suffit d’un immeuble en pierres dans lequel se réunissent les chorales de la localité pour satisfaire aux besoins de la collectivité. Et chacun, chez soi, peut s’auto-suffire en chantant devant son moteur à harmoniques particulier.
Et que dire des transports ? Les algues tressées de Soazig Lebras sont à l’origine d’une autre révolution, puisque toute l’industrie automobile les a adoptées en lieu et place des plastiques et métaux précédemment utilisés. D'autres algues furent utilisées. Certaines, une fois traitées (et le traitement ne coûtait rien...), devenaient totalement transparentes, d'autres moirées, d'autres encore prenaient des teintes chamarrées. La légèreté, la solidité, le coût ridicule et les qualités particulières de déformation du tissu se sont avérées un parfait complément du nouveau moteur à harmoniques qui équipe désormais tous les véhicules. Pour prendre le bus, plus besoin de billet, il suffit de pousser la chansonnette. Dans votre voiture, vous chantez à tue-tête, et avancez comme le vent !
Les records de vitesse sont tombés à une régularité impressionnante pendant l’année qui a suivi la mise sur le marché ferroviaire de ces deux révolutions industrielles.
Longtemps, la Russie a détenu ces records, propulsée qu’elle était par les efforts conjoints de l’Orchestre Philharmonique de Moscou et des Chœurs de l’Armée Rouge (apparemment sur des compositions de Prokofiev), avant d’être dépassée par la France et son THGV sur le tronçon Atlantique, embarquant l’Orchestre Philharmonique de Radio France et la Chorale Lyrique de la SNCF (officiellement, le récital était composé principalement de La Mer de Trénet, La Vie En Rose, La Valse à Mille Temps et L’Homme Pressé – Officieusement, y auraient été rajoutées Le Petit Vin Blanc, Viens Poupoule, Si Tu Vas A Rio, Alexandrie Alexandra, Gigi L’Amoroso, De Nantes à Montaigu, La Salsa Du Démon, Ca Se Sent Que C’Est Toi et Marcia Baïla).
Très vite également, toutes les entreprises ont monté des chorales et groupes musicaux, afin d’être auto-suffisantes en énergie.
L’enseignement musical est devenu obligatoire, passant à 3 h par semaine dans le primaire et le secondaire. Les Conservatoires ont été pris d’assaut. Les mainates ont envahi les appartements et les maisons, les muets se voyant offrir un couple pour les aider.
Et comme on manquait toujours de voix, les politiques d’immigration ont été complètement revues.
Enfin, comment oublier, il y a deux ans, la dernière avancée décisive ?
Là, il ne s’agit plus de découvertes fortuites, mais du résultat extrêmement rapide de recherches entamées par une fondation à but non lucratif au Sénégal.
S’appuyant sur les résultats issus de l’étude de la membrane du moteur à harmoniques, un groupe de chercheurs travaillant avec des marabouts locaux a réussi à mettre au point un condensateur onirique, qui stocke et reproduit les rêves de l’émetteur.
Or, il s’est avéré qu’un véhicule à carrosserie algotissée peut changer de forme sous les pulsions oniriques et n’a en outre plus besoin d’être au contact du sol ou de l’eau.
Plus intéressant encore, ces constants changements de forme (à l’instar des bulles de savon soufflées par les enfants) optimisent la vitesse de déplacement des véhicules.
Il suffit dès lors de songer à son but, de rêver son chemin, et le véhicule suit les contours de l'imagination ...
C’est pour cela qu’aujourd’hui tous les transports en commun sont conduits par des Rêveurs, assistés de Maîtres de Choeur et de Chefs d’Orchestre.
Chacun y monte, pour chanter ou jouer d’un instrument, jusqu’à sa destination. Les affichages du type « Lorsque vous montez à une correspondance, vous êtes prié de ne pas détruire l’harmonie, mais de la joindre au prochain silence. » foisonnent sur tous les écrans, juste au-dessous des paroles chantées et des notes jouées.
Et si le premier titre de champion de Formule Musicale (qui a remplacé la Formule 1) a été remporté par Céline Dion après une lutte acharnée avec Natacha StPier, les deux derniers titres ont été remportés de peu par Björk devant Kate Bush et Alison Goldfrapp qui ont su tirer parti des convertisseurs oniriques et des qualités polymorphes de leurs bolides.
Les seuls véhicules qu’on n’a pu reconvertir sont ceux des différentes armées.
La musique militaire n’a aucune qualité énergétique pour le moteur à harmoniques.
Et les Rêveurs n’ont guère d’aptitude pour conduire des engins de combat.
Cependant, les conflits se sont tous plus ou moins éteints ces cinq dernières années. A croire que le chant et le rêve ont vaincu les envies belliqueuses.
Domi Dauré est maintenant presque arrivé chez lui, toujours perdu dans ses pensées.
Les élections approchent à nouveau. Il n’a pas trop suivi, mais entendu beaucoup de bien des derniers concerts de la soprano médiumnique sortie en tête des primaires des Polyphonies Songeuses. Quoique le ténor voyant de l’Union Mentaliste Philharmonique garde une forte aura auprès des votants. Et que l’alto onirique d’Ensemble Ecologique Lyrique Visionnaire aimante également les foules.
Il verra cela demain. Cela n’a plus trop d’importance, de toute façon. Outre la musique, l’enseignement des arts visuels a également vu son nombre d’heures augmenter, tout comme les ateliers d’écriture poétique, ou l'art de tisser.
Après tout, les postes les plus enviés sont maintenant ceux de Maîtres-Tisserands, de Maîtres-Musiciens, de Maîtres-Chanteurs ou de Rêveurs.
Message édité par CrimsonPermanent le 16-01-2012 à 03:57:21
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Stultorum Numerus Est Infinitus