" - Dis moi qui es tu ! Quel est ce secret que tu caches à l'intérieur ? Tu n'es pas du même monde que tous ces pantins insipides. Quelle est cette force qui s'empare de moi quand je te regarde dans les yeux ? Tu m'effraies mais tu me rend fou ! Ne pense-tu pas qu'il est temps pour nous deux d'être sincère l'un envers l'autre ?
Un silence de mort s'installa dans la pièce.
- Tu n'as pas à savoir qui je suis. Je suis celui qui se présente à toi comme un compagnon de cellule, que veux tu savoir de plus ? Je suis enfermé ici pour une raison que tout le monde ignore ici. Il vaudrait mieux pour toi que tu n'apprennes pas à me connaitre. Je suis dangereux.
La tension devint électrique.
- Je ne cherche pas à te connaitre sur le bout des doigts. Explique moi seulement pourquoi tu te retrouves dans la même cellule que moi alors que je devrais être considéré comme le plus fou de cette prison. Les gens ne me prennent pas au sérieux quand je leur raconte ce que j'ai fait.
Il fit une pause et descendit d'un étage. L'homme à la frêle allure ne lui accorda pas même un regard. Son crâne rasé n'effaçait pas les rides apparentes sur son visage que le temps avait usé. Les yeux fixés sur le mur, William attendait une réaction plus virulente.
Le jeune prisonnier fraichement débarqué ne se laisserait pas démonter.
- Tu parles sans arrêt pendant ton sommeil. Tu le savais ?
- Je parle lorsque l'envie m'en prend. Maintenant, tu commences à devenir trop curieux à mon gout. Si les choses viennent à mal tourner entre nous je ne voudrais pas être celui qui paiera pour ton blabla. Tu es en prison, alors contente toi d'être un prisonnier modèle.
Henri ne put contenir son envie de lui faire sauter la cervelle. Ce vieillard pourtant sympathique au premier abord se révélait être le dernier des enfoirés.
- Écoute moi Papy. Je t'ai dis que tu m'effrayais parce que je voulais t'amadouer. Ton air vieux parrain de la mafia, je m'en tape au plus haut point. Je suis tombé avec le plus gros taré de cette prison donc soit tu m'expliques pourquoi tu es là, soit tu va comprendre que moi non plus je ne plaisante pas.
Le vieil homme, âgé d'une bonne cinquantaine d'années, n'avait pas lâché le mur du regard. Ce mépris qui le caractérisait se traduisait systématiquement par le rejet de toute tentative d'entente cordiale.
William n'était pas un homme à se laisser marcher sur les pieds. William avait cette chance de se connaitre mieux que quiconque. Une parfaite maitrise de son corps et de son mental lui avait apporté sagesse et confiance en soi.
Sans prendre la peine de tourner la tête, il répondit au jeune arrivé d'une façon étrange. William n'était pas le genre de personne à chercher les conflits.
- Tu vas retourner t'asseoir sur ton lit si tu veux en savoir plus. Je n'aime pas perdre mon temps avec les trou du cul dans ton genre. Si je te raconte ce qui m'est arrivé, promets moi de me foutre la paix jusqu'à la fin de mes jours.
- Ça risque d'être long mais je peux essayer. Tu comptes mourir d'ici peu, c'est ça ton secret ? Je peux accélérer ton destin si tu me le demandes.
Le jeune homme ne l'intimidait pas. Malgré la menace qui pesait sur ses épaules, William se sentait bien en sa compagnie.
- Une fois que je t'aurais raconté mon histoire, tu auras envie d'en savoir plus, mais tu devras te contenter de ce que je vais te donner. Fais en ce que tu en veux, mais ne parle jamais à personne de cette histoire si tu ne veux pas sortir de cette prison entre quatre planche. Je n'essayes pas de jouer au plus fort avec toi. Je suis plus fort que toi.
Il prit finalement la peine de le regarder droit dans les yeux.
L'espace d'un instant, Henri crut perdre à jamais le peu de courage que lui avait laissé les gardiens de la prison. Lui qui jouait au jeu du chat et de la souris venait de comprendre d'un simple regard que la souris n'était pas celle qu'il croyait.
D'où venait cette force qui lui glaçait chaque parcelle de son corps ? Le moment de savoir qui était réellement son compagnon de fin de vie. Condamné à perpétuité pour le meurtre de deux adolescentes, Henri compris que son adversaire ne jouait pas dans la même court que lui.
- Va t'asseoir sur ton lit.
Sans répliquer, le jeune prisonnier grimpa au deuxième étage.
Le vieil homme allait finalement lui parler. Après deux jours passés à le cuisiner, Henri ferma les yeux et attendit une révélation qu'il pensait anodine.
- Connais-tu la vraie différence qu'il y a entre toi et moi ?
Il hésita avant de lui répondre avec humour.
- A part l'âge, je ne vois pas...
- Cherche mieux.
Il ne lui fallut pas plus de trente secondes pour perdre patience. Le vieil homme jouait avec ses nerfs. Les rumeurs dans la prison le présentait comme une sorte de parrain. Pourquoi s'était-il retrouvé dans la même cellule qu'un homme présumé aussi dangereux ? Henri voulait en avoir le cœur net.
- Tu vas arrêter de te foutre de ma gueule ? Je suis peut-être plus jeune que toi mais je sais reconnaitre un psychopathe quand j'en rencontre un. A ton avis, pourquoi tu ne m'effraies pas ?
- Pourquoi es tu remonté sur ton lit ?
Le vieil homme marqua un point. Il du se retenir de redescendre à ses côtés dans le seul but de le provoquer. Henri voulait savoir.
- Parle moi de ton passé et peut-être que j'arrêterais de t'emmerder.
- Tu arrêteras de m'emmerder quoiqu'il arrive. Si tu ne le fais pas par toi-même je t'y obligerais. Maintenant réponds à ma question.
Henri du faire un effort considérable pour comprendre la marche à suivre.
- Je suis un meurtrier et je pense que toi aussi. Je suis jeune mais tu es vieux. Je suis ici depuis quelques jours et tu es là depuis...
- Tu y es.
Henri fit un blocage.
- Depuis combien de temps ?
Le vieil homme prit soin de se racler la gorge avant de lui répondre.
- Depuis ma majorité. Aujourd'hui, j'ai 56 ans. Je te laisse faire le calcul.
Le jeune prisonnier tomba de haut. Ce vieil homme connaissait parfaitement les rouages de la prison. Impensable pour lui de déjouer un plan déjà mis en place. Ce vieillard pourtant arrogant avait réussi à survivre ici depuis 38 longues années.
Personne ne connaissait son histoire.
- La différence entre toi et moi, c'est que pour moi il est plus facile de passer inaperçu. Avec ta grande gueule, tu ne tiendras pas deux minutes dans la cour. Laisse moi te raconter ce que j'ai fais, ensuite tu pourras aviser.
La peur s'empara de lui.
- Alors raconte moi ce qui t'es arrivé. On verra bien après.
William s'allongea sur son lit et commença l'histoire de sa vie. Une vie stoppée nette à l'âge ou tout devient important.
- Les hommes naissent tous pour mourir, c'est une théorie que j'ai longtemps chercher à accélérer comme tu as voulu le faire avec moi. De jours en jours, les hommes perdent une parcelle d'existence, la remplaçant par d'absurdes souvenirs. Tu penses être maitre ton destin mais tu n'es pas l'homme que tu crois être. Tu finiras par le comprendre toi aussi.
Il fit une pause avant de reprendre son histoire.
- Je suis né dans une famille de sept enfants, sept garçons en parfaite santé sur lesquels reposaient tous les espoirs d'un père de famille un poil trop autoritaire. Je n'ai jamais prétendu être meilleur que les autres, mais se sentir différent est une des plus grandes faiblesses que m'ont inculqué mes grands frères. Je suis le petit dernier d'une tribu de cons.
Henri voulut l'interrompre quand le vieil homme se rectifia lui même.
- Ne me racontes pas que se sentir différent est une force. Tu te sens différents, donc tu penses qu'avoir tué deux personnes n'est pas si grave. Tu penses que je ne sais rien de toi, mais j'ai plus de monde que tu ne le penses dans ma poche ici. Se sentir différent n'est que la première étape de ma chute puis de ma renaissance. Personne, et je dis bien personne, ne m'a jamais pris au sérieux avant de me coincer entre quatre murs. Si tu penses valoir mieux que moi, dis toi que ta différence t'a amené là ou la mienne m'a enfermé.
- Mais qu'est ce que tu as fais pour te retrouver ici ? S'impatienta le jeune prisonnier sans prendre soin de le contredire.
- Les années ont passé sans que je ne sois en mesure de prendre pleinement ma place dans une famille déjà bien organisée. Quatre de mes frères travaillaient dans la fabrique de chaussure de mon père. Les deux derniers étudiaient dans la capitale. Seul face à mon destin, la famille n'attendait rien de moi. C'est comme ça que je me suis retrouvé à faire des petits boulots dès mon plus jeune âge. Le monde extérieur m'effrayait plus que la mort. La vie des gens qui m'entouraient ne m'importait peu. Crois-tu que l'on peut avoir confiance en quelqu'un par sa simple parole ?
- Je ne fais confiance qu'à moi même.
- Tu finiras par perdre le seul espoir que tu as de réapprendre à aimer le monde qui t'entoure. Les vieux sont là pour expliquer aux jeunes dans ton genre que la vie n'est pas un immense terrain de jeu. Les années passées à me faire taper sur la tronche par mon père qui refusait de me voir flâner dans ma chambre pendant que d'autres trimaient à l'usine. Toutes ces années ou mon adolescence s'est transformée en bataille rangée, seul contre une armée de travailleurs au cerveau atrophié.
- Tu as fait ta crise d'adolescence et tu pensais être différents des autres adolescents ? Viens en aux faits !
William perdit patience. L'arrogance de son auditeur lui rappelait celle de son plus grands des six frères.
- Sais tu que certaines tribus reculées du monde pratiquent encore le cannibalisme ? Tu aimerais que je te dévore pendant ton sommeil ?
Henri sentit son cœur s'accélérer dans sa poitrine. Le vieil homme parlait avec une facilité déconcertante. Chacune de ses phrases respirait la sincérité, l'envie de faire taire la moindre hypothèse contradictoire.
- C'est une menace ? Répliqua t-il fébrilement.
- C'est un ultimatum si tu le prends comme ça. Ne joues pas avec moi quand j'essaye d'être honnête avec toi.
Il se leva de son lit et se dirigea vers leur petite fenêtre.
- Le cannibalisme est un rite qui consiste à manger de la chair humaine dans un but bien précis. Certains pensent que le cannibalisme est une manière de prendre possession de l'âme de la personne mangée. D'autres pensent que manger de la viande humaine sacrifiée est un acte divin. Que l'on devient de plus en plus puissant à chaque âme volée. Certains ont mangé des hommes pour survivre, d'autres pour le plaisir. Le simple fait de tuer n'apporte rien de bon à ton esprit. Le plus gratifiant pour accomplir une tâche déjà bien entamée reste alors de s'emparer de ceux qui à ton sens l'ont mérité. Sais-tu pourquoi je me suis intéressé au cannibalisme ?
Henri comprit que l'homme ne plaisantait pas.
- Tu as mangé un membre de ta famille ?
L'homme s'éloigna de la fenêtre pour se rapprocher de lui. Son visage arrivait à hauteur de celui du jeune homme. Les yeux dans les yeux, William mit la touche finale à son récit.
- J'ai tué tous les membres de ma famille, mais j'ai changé.
- Quel rapport avec le cannibalisme ?
- Tu es le rapport. D'autres avant toi on été le rapport.
Son regard ne mentait pas. Les frissons qui parcouraient son corps l'empêchait de faire le moindre mouvement. Une flamme brulait dans les yeux de son compagnon de cellule. La situation avait changé.
Prenant son courage à deux mains, il tenta une dernière question afin de se rassurer.
- Pourquoi tu n'es pas seul dans une cellule ?
- Je te l'ai dis, je connais du monde dans cette prison. Je rends service à tout le monde en agissant ainsi. Je dois admettre que ces deux dernières années n'ont pas été les plus fastes de ma carrière. L'âge et un rituel précis m'ont peut-être apporté le renouveau de mon âme. Tu n'es pas encore sur ma liste, alors tache de ne plus m'emmerder.
Henri sentit à nouveau cette peur lui crisper tous les muscles de son corps. La peur de se relever allait avec celle de provoquer une réaction violente chez le vieil homme. Le duel du regard tourna en sa défaveur.
William avait réussi son pari.
Une nuit passa dans un silence de mort. Plus aucune phrases ne s'était perdue entre les deux hommes. Au petit matin, un gardien vint ouvrir la porte de leur cellule.
- Courrier !
Un seul des deux corps s'activa sur son lit et se rapprocha de la porte. Prenant soin de ne pas réveiller l'autre détenu, le gardien entama les politesses.
- Tu vas bien William ?
- Tout va bien merci. Vous m'avez collé un nouveau un peu trop bavard.
- Il ne se lève pas ce matin le nouveau ? L'interpella le gardien.
- Ils font tous ça la première nuit. Plus ils dorment, plus ils me foutent la paix. C'est difficile d'inculquer les bonnes manières de nos jours.
Ils échangèrent un sourire complice.
- Tu devrais arrêter de jouer à ça, un jour tu finiras par tomber sur un mec plus fort que toi et je ne serais pas là pour l'empêcher de te mettre une raclée.
- Quand ce jour arrivera, j'aurais finalement échoué dans ma tache, mon sort n'aura plus d'importance. Les hommes ne changent pas si facilement. Je vais avoir du mal avec lui mais il n'est pas encore perdu.
Le courrier passa d'une main à l'autre. Lorsque le gardien referma la porte derrière lui, un dernier conseil s'engouffra dans la cellule.
- Le jour ou tout le monde découvrira la supercherie, tu seras le premier à être mangé William. Quand ce jour viendra, rappelle moi de te mettre tout seul dans une cellule. Ce serait le comble, finir dévoré par ceux qui t'ont toujours cru cannibale.
- On s'amuse comme on peu...
Le cliquetis de la porte mis fin à leur discussion matinale. William pouvait compter sur la complicité des gardiens de la prison pour l'aider dans sa tâche. Incarcéré depuis 3 ans pour tentative d'homicide après un excès de rage, William n'était plus que l'ombre de son passé insipide. La vie valait maintenant le coup d'être vécue. "
Message édité par Itake le 22-02-2010 à 00:22:01