METAPHYSIQUE DE LA VIANDE - NEUVIEME EPISODE
Un blanc.
–– Qu’est-ce que tu fous ici ? Tu sais l’heure qu’il est ? Tu veux quoi ?
–– Ouvre. S’il te plaît. C’est urgent.
Sa voix se tord. Il sanglote. On entend le claquement de l’ouverture électrique. Il entre, appuie sur l’interrupteur, la lumière est jaune. Près du globe qui protège l’amoule une araignée au reflets rougeâtres dort au milieu de sa toile. Il monte l’escalier. Il laisse des traces mouillées. Il dégouline. Son manteau, déséquilibré, tire sur la droite. Quelque chose de lourd occupe la poche. Au deuxième étage la silhouette en contre-jour de Myriam Ludion se tient dans l’entrebaillement d’une porte. La minuterie s’éteint. La lumière plus blanche de l’appartement s’étend dans une partie du couloir. Myriam n’a eu aucun contact avec son ex-mari depuis qu’il a été incarcéré. Elle l’observe approcher avec un air méfiant et triste. Lui a plutôt l’air triste et effrayé. Son regard ne semble pas attentif à ce qui l’entoure. A cause de la pénombre tout ça est difficile à préciser.
–– Qu’est-ce que tu veux ? dit-elle. Comment tu nous as retrouvés ?
–– Je ne sais pas. Par quoi commencer.
Il y a un silence. Il ouvre la bouche, elle lui coupe la parole.
–– Mais pourquoi tu es venu ? Tu est bourré ou quoi ? Comment tu as trouvé cette adresse ?
–– Je t’aime. Je t’aime. Je veux que tout recommence. Comme avant. J’ai changé. Je t’en prie.
–– Ca va pas, tu es dingue ? Tu as picolé ? Fous le camp avant de réveiller les enfants, taré.
–– Nos enfants, ...
Il ouvre la bouche et ne dit rien, écarquille les yeux, son regard se perd dans le vague.
–– Nos enfants, ... répète-t-il.
–– Tire-toi ou j’appelle les flics, connard. Pauvre taré.
Il pleure. Il ne retient plus ses larmes qui coulent en continu. Quelque part au-dessus la pluie tambourine sur une vitre et la fait trembler. Il est possible qu’il veuille violer son ex-femme. D’ailleurs il bande. Elle qui n’a sûrement pas aperçu ce détail le regarde néanmoins avec effarement et dégoût. Elle tente de refermer mais il a soudain une brique à la main et la lui balance de toutes ses forces en pleine gueule. Elle bascule en arrière en criant, du sang plein le visage, se retient à la porte mais ses jambes ne la soutiennent pas très bien. Il avance et envoie un nouveau coup de brique qui frappe l’épaule. Elle lâche et tombe les yeux grands ouverts en commençant de hurler. Un voisin paraît dans le couloir et demande ce qui se passe. Zecke donne un coup de pied dans le ventre de Myriam, elle grimace, ferme les yeux. Les enfants déboulent. Quelqu’un a rallumé la minuterie. Zecke tape encore trois ou quatre fois, très fort, sa brique lui sert de contrepoids. Un voisin crie qu’il va téléphoner à la police, une vieille hurle. Zecke bredouille quelque chose. Toutes les autres portes sont ouvertes, tout le monde observe. Les enfants crient maman, maman, maman d’une voix hystérique entrecoupée de pleurs. La lumière s’éteint, quelqu’un rallume, Zecke part en courant. Il garde sa brique. Elle laisse des gouttes de sang. Les voisins le suivent des yeux. Personne ne cherche à l’arrêter. Deux quinquagénaires vont au secours de Myriam. Il faut encore rallumer. La police arrive dix minutes plus tard, on a passé son temps à appuyer sur l’interrupteur. La femme a repris connaissance. Les enfants sont confiés à des voisins. Des mouches se posent sur les traces de sang et se nourrissent.
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