[left]Pour les amateurs, ci joint un extrait de mon roman. Enjoy.
( en cadeau bonus, sans doute quelques fautes d'orthographes).
"Il est 12h30, l’administration générale, réunie au complet, a les crocs. Le planning habituel se trouve bouleversé par le pot organisé par Adolphine. Les estomacs réclament. A cette heure, d’ordinaire, Gérard et ses drôles de dames trempent leur doigts dans le ketchup, et éponge l’assaisonnement de leur salade de tomate avec du pain de cantine. Adolphine, encerclée par tout le service au bord de l’inanition, est émue. D’une voix tremblante elle improvise un discours de bienvenue, et évoque son futur mariage. Malgré l’hypoglycémie, chacun joue son rôle à la perfection, glousse, et rit quand il faut. Rien à redire. Seul bémol : Aymeric louche sur sa grosse montre à quartz un peu trop souvent. Adolphine, transportée par l’émotion, bouleversée comme si on venait de lui décerner un oscar, ne s’aperçoit pas que ses yeux ne brillent que pour elle, et qu’elle jette ses sentiments à des cochons. Après trois ans d’hésitation, son homme a enfin dit « oui ». L’église St machin, la famille truc, la salle des fêtes du village Schmoll, le groupe untel, le traiteur bidule, la robe blanche de chez Schmidt, l’enterrement de vie de jeune fille organisé par sa copine lambda, les ballons roses fournis par Dugenou, elle a pensé à tout. Ce sera parfait, le plus beau jour de sa vie. Attendrit par cette révélation, et surtout par l’odeur de pizza réchauffée qui parfume les lieux, les regards dévient discrètement, mais avec insistance, vers le fond de la salle, la où le buffet préparé par la future mariée est disposé. Sur une longue table provenant du bureau de Gérard, les deux cakes aux olives, les bouteilles de vin blanc, la crème de mure, les chips au bacon, la saucisse sèche coupée finement, et la pizza partagée en bouchées, sont le véritable centre d’attention de l’auditoire. Chacun semble se demander secrètement ce qu’il va dévorer en premier, et établi sa petite liste par ordre de préférences en avalant des bols de salive. Pizza ou Cake aux olives ?
René Trucmuche, précise Adolphine, l’heureux veinard, son prétendant, est de douze ans son ainé. Il a en élevage deux enfants provenant de son précédent mariage, des gosses de 12 et 9 ans. Alors, bien sûr, explique-t-elle, il n’était pas très chaud pour replonger. Heureusement, elle a su le convaincre, après trois ans d’effort, il a finalement dit « oui ». On l’appellera bientôt madame Trucmuche. Mais ca on avait compris. Elle se répète. Elle en fait des tonnes la mariée. Ca traine. Le saucisson s’oxyde, la pizza refroidit, et le vin se réchauffe. C’est bête. Les filles s’impatientent et jouent les flamands roses. Elles croisent et décroisent les jambes, et se plantent sur un pied. Les sourires se figent sur les visages pâlit par la faim et ne sont plus que des grimaces outrées et sinistres de masque de carnaval. Le soupir d’Aymeric résume d’un souffle bruyant l’avis général : on s’en fout de René, quand est ce qu’on bouffe ? Finalement, c’est l’estomac de Gérard qui, grâce à un ignoble gargouillis rappelant un siphon d’évier engorgé, interrompt le baratin de la mariée. « Je vois que certain ont faim, je parle trop, allez régalez vous ! », déclare Adolphine, hilare. Tous le monde rit, soulagé, et mu par l’implacable instinct de survie, se rue sur le buffet comme le peuple sur la bastille. Aymeric fonce sur le cake aux olives bousculant Nathy au passage. Juliette, la RH , arrache un morceau de Pizza bien méritée et bat Véronique sur le fil, qui doit attendre son tour de « trois fromages ». Gérard est le premier sur les bouteilles, et insiste auprès d’Adolphine pour prendre la responsabilité de préparer les kirs, il se sert le premier pour « vérifier le dosage ». Séraphine, la fondée de pouvoir, plonge avidement sa main dans le bol de chips, et attrape, à la volée, le premier verre versé par Gérard. On reconnaît les winners. Nathy attend qu’Aymeric la laisse accéder au cake aux olives qui, décidemment, est très à son gout, elle rougit d’indignation, mais ne dit rien. Laurine, l’assistante RH, qui vient de s’enfiler 5 ou 6 rondelles de saucisse, complimente Adolphine, la bouche bien pleine, sur la qualité de la charcuterie. « Bien chèche », croit entendre Georges, tandis qu’un petit postillon graisseux s’éjecte de sa bouche d’assistante pour s’encastrer dans les cheveux de la future madame Trucmuche. Georges, la gorge en sang et l’estomac retourné, arrive en dernier devant le buffet, hésite, et porte finalement son choix sur les chips, il s’empare timidement de quelques pétales jaunes sous le regard assassin de Séraphine qui couve le bol comme une louve ses louveteaux. Il risque ensuite un œil sur la pizza tiède, mais étrangement, la vision du fromage fondu lui rappelle qu’on va lui enfoncer un écouvillon dans le nœud cet après midi. « Attendez ! On n’aurait pas oublié un truc par hasard ? », Hurle Gérard. « Merde, le cadeau !», personne ne le dit, mais tout le monde le pense. C’est à ce moment que Jérôme, qui devait attendre le signal de Gérard caché comme une nouille derrière la porte, entre dans la salle, grand seigneur, les bras encombrés d’un énorme bouquet de fleurs (un de ces bouquets à l’emballage volumineux garni d’autant de plastique et de paille que de fleurs), du cadeau choisit à l’unanimité des votes, et de la carte de Georges signée par toute l’équipe. Il s’avance vers Adolphine, et lui offre le bouquet. Les fayots, Aymeric en tête, se raidissent et cessent de mâchonner. Adolphine prononce le « Oh ! Il ne fallait pas » protocolaire, accepte les fleurs, coince le bouquet sous son bras, fait la bise à Jérôme et rougit, bien raccord avec les « wouh wouh » de l’assistance. Un flash, d’appareil photo, déclenché par Gérard, l’illumine brièvement (Gérard tient pour acquis qu’on veut tous se souvenir de « ces moments là »). Jérôme, les dents toujours aussi bien rangées, tend le paquet contenant le cadeau commun, ainsi que la carte. Tout le monde retient son souffle. Un grand moment d’émotion se prépare. Adolphine ne déçoit pas. Inouïe dans son rôle de future mariée submergée par l’émotion, elle joint les deux mains devant sa bouche comme un footballeur qui vient de manquer un penalty. Elle évacue une larme presque inattendue à la vue de ce présent presque imprévu : « Putain, je suis touchée ! ». Superbe prestation. Actor studio like. Elle débarrasse Jérôme du paquet et de la carte, conserve la carte, et dépose le cadeau et les fleurs sur la table. D’un pas chorégraphié vers l’arrière, du plus bel effet dramatique, elle s’écarte du buffet, comme pour mieux embrasser du regard l’ensemble des artisans de cet instant de bonheur exceptionnel. Dans un silence religieux, elle extrait enfin la carte de son écrin de papier, et lit. Séraphine guette une moue désapprobatrice sur le visage d’Adolphine, un signe qui confirmerait ses craintes concernant l’intolérable présence d’une corde de pendu sur la carte de la future mariée. Adolphine, qui a compris de qui venait l’idée délétère, regarde Georges: « Ca me fait un peu peur vôtre truc, mais bon je choisis la réponse B, bien sûr, le cœur ! ». Applaudissements. Séraphine triomphe. Elle dédicace un sourire a Georges, un sourire sans équivoque qui dit: « tu vois, elle a eu « un peu peur » pauvre naze, je te l’avais dit ! ». A cet instant, Georges est seul dans une rame de métro tard le soir, seul au milieu de l’océan, seul dans une caisse en bois a dix mètres sous terre, seul tout court. Mais le réveil va sonner, il DOIT sonner. Rien.
Adolphine déballe le cadeau et brandit comme un trophée l’appareil photo numérique acheté en promotion par Gérard au nom de tous. C’est le clou du spectacle, un triomphe. Elle tremble de joie, « j ‘en rêvais », avoue-t-elle a Gérard qui la mitraille en contre plongé avec son propre appareil. Les applaudissements couvrant ses derniers mots, elle décide d’applaudir également. La boucle est bouclée. Tout est parfait, à cet instant le monde est un endroit merveilleux de couleur rose et au goût sucré. Les garçons se tapent sur l’épaule, les filles rient dans les aigus. On se félicite des yeux, « bravo, t’étais bien ! », « Merci, je t’ai trouvé très bien aussi ». Les gentils collègues ont accompli leur devoir, ce sont de bons collègues, des gens « biens », les bonnes personnes au bon endroit. Ouf, ils font partis des « bons ». Ils regardent Adolphine les babines réjouies, s’en même soupçonner une seconde que ce qu’ils mirent avec tant de satisfaction au fond de ses prunelles embuées n’est que leur propre reflet. Vivement que leur tour arrive. Georges, en retrait, est au cinéma devant un mauvais film américain. Est-il possible qu’on appelle « une vie » une succession de moment de ce genre?
13h15, le buffet est englouti. On boit les dernières bouteilles. Adolphine est partie téléphoner son bonheur à René. Il fallait qu’elle lui dise pour l’appareil photo. Dans la salle chauffée par les rayons ardents du soleil de Juin, empuantie par les vapeurs d’alcool et l’odeur de gorgonzola froid, deux cercles se sont formés. D’un coté, les gros salaires : Aymeric, Gérard, Véronique, Jérôme. Et, de l’autre, l’assemblée des frigides solidaires : Séraphine, Laurine, et Juliette. Ses jolies connes en tailleurs bon marchés – il faut reconnaître qu’elles sont les plus bandantes de la boite - sont en train de lapider la pauvre Nathy qui, ne sachant pas vraiment a quel groupe se joindre, à tenté de participer a une discussion très technique lancée par Laurine a propos de « macros Excel ». Mais, ayant rejoins la conversation en route, elle est intervenue à coté de la plaque et, après trois kirs bien tassés, les trois garces trouvent particulièrement distrayant de profiter de l’occasion pour se payer sa tête de gourde. Chacune y va de sa remarque coupante, de sa petite pierre tranchante contre la malheureuse. Nathy, débordée, incapable de trier tant de mots à la fois, multiplie les « donc » inutiles comme un magnétophone enrayé. Sa tête de tortue rentre et sort entre ses épaules comme si elle cherchait à y disparaître tout entière sans y parvenir, tandis que son regard effrayé circule, au gré des attaques, d’un sommet a l’autre du triangle assassin. Georges ne supporte pas Nathy, mais le spectacle de ce combat inégal lui perce la poitrine. Des souvenirs d’école primaire lui reviennent. Il revoit la ronde cruelle des enfants tournant autour de lui dans la cour de récréation. Il se souvient des visages moqueurs des gamins de sa classe qui lui hurlaient « Bouboule ! » et le crucifiaient de leur rires à cause de son en bon point. Rien ne change, les adultes n’existent pas, il n’y a que des enfants assoupis, des gosses avec plus d’expériences. Et il suffit d’un peu d’alcool pour réveiller leur cruauté sans limite.
Georges entreprend lâchement de regrouper les verres vides pour ne pas devoir choisir son camp. Depuis longtemps –depuis la fin de sa relation avec Julie- il prend grand soin de ne plus prendre parti, ni de céder à l’appel du troupeau. Ce fut, assurément, l’une des conséquences les plus positives de la séparation. Séraphine, ainsi que beaucoup d’autres ne lui ont jamais pardonné ce repli soudain. Lorsqu’il commença à déjeuner seul et a fuir les potins, d’abord par désir de solitude, et, ensuite, pour cesser d’entendre les autres penser dans sa propre tête, il devint suspect aux yeux de tous. Entre collègues c’est un peu comme dans la mafia, celui qui quitte la « famille » devient un dangereux paria, une menace potentielle. On n’aime pas les électrons libres au travail. Tant pis. Georges est convaincu que maintenir un isolement ferme, mais courtois, est nécessaire à qui souhaite conserver son intégrité et une bonne estime de soi. Durant des années il a fait comme si, il s’est roulé dans la même marre boueuse que les autres cochons et il a laissé croire qu’il aimait ça. C’est terminé. Dans le microcosme professionnel, il est étonnant de constater avec quelle facilité on se laisser aller à déjeuner avec des personnes à qui on n’adresserait sans doute pas la parole à l’extérieur. Le monde du travail crée un état de vulnérabilité qui pousse les individus à se grouper malgré eux, comme nos lointains ancêtres simiesques autour du feu. Se soustraire à l’influence et à la compagnie de ses collègues n’est pas aisé. C’est un acte de foi. Cela requiert une grande vigilance et un grand amour de la solitude car, nous fréquentons plus nos collègues qu’aucun de nos amis ou membre de notre famille, la tentation de se mêler au groupe est grande. Et si nous n’y prenons pas garde, le mimétisme qui résulte de cette promiscuité contrainte et hasardeuse peut-être effrayant, un jour on se surprend à rire aux blagues racistes d’Aymeric. Il suffit d’observer Séraphine, Laurine et Juliette pour s’en convaincre. A leur arrivé, elles étaient trois jeunes femmes bien distinctes, ouvertes, et réfléchie. Aujourd’hui, on croirait qu’on vient de les déballer de la même housse en plastique issue de la même chaine de montage. Elles portent le même tailleur sombre coupé au dessus du genou, tendu sur le même charmant petit cul standard qu’elle secoue à l’unisson comme un maracas dès qu’elles entendent le mot « directeur », elle arbore le même carré court plongeant démodé de petite cadre de province, le même coup de crayon noir trop large sur les paupières, et chaussent les mêmes escarpins de suceuses salariée aux talons interminables. Elles voient les mêmes films, assistent aux mêmes concerts, mangent la même bouffe bio hypo calorique, et ont leur règles le même jour du mois (ça c’est connu). Il est bien rare de les apercevoir séparément. Constamment accrochées l’une à l’autre, elles sont un parfait exemple de bêtise symbiote.
Nathy capitule, écarlate, elle regarde sa montre et prétexte qu’elle doit rejoindre son poste en raison des appels téléphoniques éventuels pouvant arriver au standard. Elle se dirige vers la sortie de son indescriptible démarche voutée et trébuchante qui rappelle étrangement celle de quasimodo, et disparaît dans le couloir. Un jour Nathy se vengera, et ça fera mal, très mal. "[/left]