quelques extraits de la lecture du 12 octobre à strasbourg sont disponibles sur youtube. pour les visionner, cliquer ici :
http://www.youtube.com/watch?v=iyTpH3bo038
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A dix heures trente il y eut des tirs en rafales courtes et des ordres criés dans un hygiaphone ; des tirs isolés et puissants répondirent aux premiers, puis le silence s’installa et dura une minute, après quoi les coups de feu recommencèrent, fusils d’assauts d’un côté et fusils de chasse ou à pompe de l’autre, cela continua une minute de plus et cela cessa complètement
Carla, assise dans le bureau du Père Philippe Durieux, l’attendait. Il pénétra dans son bureau en ouvrant la porte avec le coude et en la refermant avec les fesses. Il portait à deux mains un plateau en aluminium décoré d’une tête de chaton sur lequel se trouvaient deux tasses en porcelaine blanche, une cafetière en verre remplie et fumante, un sucrier, une pince à sucre et deux petites cuillères en fer, une soucoupe en cuivre piqueté de vert contenant un amoncellement de gâteaux secs bons marchés. Il posa le plateau sur son bureau encombré de livres et de papiers. Quelques gouttes giclèrent hors du récipient. Il s’excusa pour son retard, remplit les tasses et en tendit une à Carla. Elle sourit et remercia.
– Les journaux ont cessé de paraître. Vous saviez ça, Carla ? Par ordre de l’armée.
– Ordre de l’armée ?
– Il paraît. La rumeur. Enfin, ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il n’y a plus d’autre source d’information que ces horribles camions qui circulent nuit et jour.
– Oui, c’est une vraie plaie.
Ils avaient tous les deux le même âge. Philippe Durieux portait l’habit de sa fonction. Ses cheveux gris, sa coiffure et ses lunettes carrées lui donnaient l’air d’un personnage de Cote Ouest. Il parlait lentement, d’une voix réfléchie, avec des pauses entre les phrases.
Carla expliqua le but sa visite. Elle voulait transformer l’église en dispensaire et accueillir les jeunes marginaux, les prostituées et les toxicomanes afin de leur offrir des soins, un lieu où dormir et dans la mesure du possible de la nourriture. Elle comptait sur la solidarité et le volontariat des paroissiens. Le prêtre hocha la tête, garda le silence, affirma qu’il était d’accord, hocha encore la tête, énuméra les difficultés qu’il faudrait résoudre : obtenir de l’armée l’autorisation de se regrouper à plus de trois, le droit de se déplacer après le couvre-feu, des laissers-passer pour les bénévoles, etc.
– Sans parler, continua-t-il, de l’accord qu’il faudra négocier pour que les soldats nous remettent ceux qui pourraient avoir besoin de nous au lieu de les arrêter et de les jeter en prison...
Ils continuèrent leur bavardage banal et entrecoupé de silences. Philippe Durieux resservit du café. Un voile de tristesse assombrissait le regard de Carla. Elle remua lentement la cuillère pour dissoudre le sucre. Ce fut le seul bruit pendant un moment et puis il y eut des cris dehors. Des militaires ordonnaient à quelqu’un de s’arrêter. Dans le bureau, tous les deux avaient une posture d’attente. Leurs corps et leur regard exprimaient une tension. Il n’y eut pas de coup de feu mais les bruits habituels d’une arrestation violente.
Des pillards attaquaient les centres commerciaux, les boutiques, les automobilistes. Des gens réglaient leurs comptes. Ca déraillait. Les gyrophares et les coups de feu rythmaient la fin d’après-midi. Privés d’ordres et de radio, les policiers, les pompiers, les ambulanciers improvisaient. Le chaos gagnait les hôpitaux, les casernes de pompiers et de gendarmerie, les commissariats. Chaque groupe d’homme devenait un îlot. Les rencontres entre porteurs d’un même uniforme permettaient d’échanger informations et inquiétudes.
Florence avait passé une partie de la journée à affronter les militaires. Le combat se jouait à une vingtaine de soldats contre cinquante émeutiers équipés de foulards, casques de moto, pistolets à grenaille, cocktails Molotov et feux d’artifices. L’armée tua six personnes et en blessa trente-deux. Deux soldats touchés par les feux d’artifices brûlèrent vif. L’odeur saisit tout le monde à la gorge. Après divers replis et escarmouches, tout le groupe fut dispersé ou arrêté. Florence reçut une balle de 7.62 à la clavicule. Elle souffrait d’une fracture, saignait beaucoup, avait de la fièvre et semblait en état de choc.
La police et l’armée patrouillaient. De temps en temps des coups de feu claquaient et renvoyaient leurs échos d’un immeuble à l’autre, puis le calme revenait, traversé sans trêve par les instructions que diffusaient les camions équipés des haut-parleurs, proches ou lointains et toujours en mouvement ; ça évoquait, en plus menaçant, les stations balnéaires sillonnées de long en large par les voitures publicitaires vantant un cirque ou un taureau piscine. Les informations changeaient parfois, dernière répercussion d’une décision prise dans un ministère réuni en cellule de crise et descendant la hiérarchie avec méthode.
Il y avait des vitrines brisées et des voitures encastrées dans des rideaux de fer, des rues entières couvertes de tessons de verre qui craquaient sous ses pas, des traces d’essence et des traces de sang, des véhicules accidentés et d’autres calcinés. Partout flottait la même odeur de gaz carbonique et d’huile de moteur. Des impacts de balles grêlaient des façades, d’importantes plaques de suie en forme de cône inversé en noircissaient d’autres. Il n’y avait plus de cadavre dans les rues mais leurs empreintes. Une chaussure poisseuse et déchiquetée, une éclaboussure bistre sur un trottoir ou plus vive sur un panneau publicitaire à la vitrine explosée, une piste de gouttes brunes menant au paillasson gorgé de sang d’une cage d’escalier déserte. Il y avait peu de monde, des personnes isolées qui allaient au supermarché ou qui en revenaient, des couples qui erraient avec au visage une expression hébétée, des enfants à l’air choqués, et puis les patrouilles.
Le soir tombant, il y avait de moins en moins de civils dans les rues et ne restaient que les CRS, qui tentaient de reprendre le contrôle de la ville petite zone par petite zone, et les bandes, qui les affrontaient selon une tactique de guérilla, provoquant des escarmouches et se dispersant après avoir causé un maximum de dégâts dans un minimum de temps. Des CRS mourraient. Des émeutiers aussi. Les forces de l’ordre utilisaient désormais systématiquement les armes à feu. De plus en plus, ils visaient le torse ou la tête au lieu des membres. Personne ne contrôlait la situation, personne ne donnait d’instruction à personne, la chaîne de commandement était rompue. Il n’y avait plus de vision d’ensemble et chaque unité agissait aliénée à toutes les autres.