Un projet de roman qui me trottait dans la tête depuis un bout de temps. Le pitch, un jeune homme qui vit dans ses fantasmes et cherche son amour de jeunesse disparu, la seule qui lui semble matérialiser les nymphes d'une série de bouquins érotiques à succès. Oui oui je sais, ça paraît pas folichon comme ça mais j'ai jamais été doué pour résumer.
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I. Deux morts et l'île
présent, passé, passé
J'ai du pousser les étagères contre les portes pour empêcher la foule de les défoncer avant l'ouverture, fixée à huit heures pétantes. Il y avait là tout ce que la ville pouvait offrir de visages disparates, rougis d'impatience et de ferveur incontenue, qui se pressaient contre les vitres comme des zombies dans un film de Romero. Certains étaient restés la nuit entière sur le trottoir, dormant d'un œil sous leur manteau ou faisant les cent pas, en récitant un mantra composé des plus belles pages du maître. Félix était prêt, lui-aussi, son mètre trente dressé en signe de défiance, plus déterminé que jamais sous sa casquette à hélice, une arme de destruction massive entre les pognes. Le fusil était du type Super Soaker, le modèle de 92, bardé d'autocollants en tous genres et chargé d'une solution moitié chlore, moitié moutarde. Il avait beaucoup grandi. J'ai pensé avec tendresse à notre première rencontre, moi qui brûlait le goudron au volant d'un cabriolet de location, lui qui cuisait au soleil sur le bas-côté. Ce petit garçon aux yeux profonds, je l'ai trouvé attaché à une borne kilométrique, noir de gaz, traçant avec d'infinies précautions des cercles parfaits dans la terre. Quand je lui ai demandé ce qu'il dessinait, il a simplement répondu : « la vérité vraie ». Il n'en voulait pas à ses parents, avouant volontiers avoir été de plutôt piètre compagnie, ces six dernières années, tout absorbé qu'il était à la réalisation d'un projet qui transcenderait l'essence même du beau et du sacré, ce sont ses mots. Je lui ai offert des vacances d'exception, deux semaines pour longer la côte d'un pays où l'on parle une langue charmante et nasale, où l'on élève jamais la voix. L'autoradio nous donnait des nouvelles de la route avec un enthousiasme invariable, embouteillage mineur ou accident mortel. Pendant que j'explorais les fonds marins à la recherche de poissons gras à harponner, Félix restait sur la plage en sifflant des cocktails qu'il cherchait à me dissimuler, en vain. Lors des soirées dansantes, il s'entichait toujours de femmes mûres qui buvaient assises, et portaient leur mélancolie avec élégance. Bien sûr, ces histoires étaient sans lendemain, il y avait toujours un moment où elles s'arrêtaient de l'écouter pour lui gratter le menton, rentrer sa chemise dans son pantalon ou étaler de la pommade antitussive sur sa nuque.
Sonnent huit heures, les portes du supermarché sont comme soufflées sous l'impulsion des dévots, ils étaient mille et plus à pousser de concert, une lueur de démence allumée au fond des yeux. J'ai du me faire violence pour résister à l'envie de me joindre à l'hystérie collective, moi qui tenait Jean-Loup Crèvecoeur pour le plus grand pornoscribe que la terre ait jamais porté, moi qui m'endormait chaque soir en rêvant à son île. Félix fut rapidement débordé, à peine avait-il craché son premier tir de barrage qu'une mère de famille le renversait, profitant d'un moment d'inattention alors qu'il remplissait le réservoir. Quelque part entre le rayon charcuterie et l'espace livres, où se déchainait déjà la horde, Gauthier Poets se frottait les mains. En retard comme à l'accoutumée, cintré à la perfection dans un costard de circonstance, il se récitait tout bas les titres d'articles élogieux encore à écrire. Jean-Loup Crèvecoeur enflamme les supermarchés Poets, plutôt, les supermarchés Poets s'enflamment pour Jean-Loup Crèvecoeur, le mariage fécond du supermarché que toute la famille préfère et de l'écrivain au succès planétaire, pour l'amour de la littérature, évidemment. Gauthier Poets ne marchait pas, il flottait à dix centimètres au dessus du sol, encore une minute, Gauthier Poets chantait, sa belle voix d'homme comblé résonnant dans les frigos au rayon frais, un air claironnant de victoire et de satiété. Rien n'était trop grand, ni trop beau pour faire de cette simple séance de dédicace un événement dont on se souviendrait avec émotion, des années durant. On avait fait venir de l'est un quintet de filles d'impeccable plastique, dorées à point sous ultraviolets. Trois d'entre elles étaient perchées dans des cages en suspension, les autres serpentaient de haut en bas sur une barre verticale, discrètement aimantées par la taille. A l'entrée du stand, un hologramme géant à l'effigie du romancier semblait vous inviter à pénétrer son univers, une cigarette inextinguible soudée au bec. Les plus illuminés s'arrêtaient pour baiser ses pieds sans consistance, d'autres se faisaient prendre en photo à ses côtés. On avait aussi dégagé le rayon poésie qui prenait la poussière, remplacé par un mur d'enceintes fort imposant : une symphonie à la fois baroque et exotique, d'une sensualité presque insoutenable. Enfin, surplombant la scène, un écran digital affichait le compte à rebours avant l'arrivée du maître. Chaque fois qu'une minute s'écoulait, plusieurs canons à confettis lâchaient simultanément une pluie multicolore de papier crépon, sous les exclamations de la foule galvanisée.
Plus que trente secondes, la musique montait encore d'un cran, les danseuses s'épuisaient jusqu'à frôler la syncope, la chaleur qui régnait rappelait les étés torrides décrits par JLC. Deux, un, zéro. Il est monté sur scène comme un boxeur, tempes grisonnantes de bel esprit, coincé entre une paire de gorilles à lunettes noires et oreillettes. Il s'est débarrassé de son pardessus d'un geste décontracté, découpé façon stroboscope par les flashes en mitraille. On avait tous le souffle coupé devant tant de prestance naturelle, tant de superbe tranquille. Il parlait et sa voix n'était qu'amour, chaque inflexion déclenchait parmi nous une vague d'érections spontanées, les femmes commençaient par piquer un fard puis devaient se résoudre à se caresser, oubliant totalement la présence des autres autour. Avec des mots savamment choisis, Jean-Loup remerciait ses lecteurs qui l'avaient soutenu depuis le premier tome, et les femmes -un soupir extatique s'échappe d'une moitié de l'assemblée- qui étaient ses inspiratrices, toutes les femmes ! C'était un orateur hors-pair. Le destin avait fait de lui un écrivain, s'il avait choisi de faire carrière dans la politique, son charisme l'aurait sans doute propulsé parmi les plus puissants de ce monde. Ce jour-là, tout poussait à croire qu'il n'en était pas si loin. Vint le moment tant attendu des dédicaces, les fanatiques se sont enfilés à l'indienne et à contrecœur, visiblement intimidés par les deux patibulaires qui faisaient rouler leurs biceps. L'auteur s'est plié au jeu avec force patience et professionnalisme, s'accordant même quelques plaisanteries de bon ton, cabotin sans forcer. Il posait docilement pour une photo, son sourire immaculé entre parenthèses de ses deux pouces levés, quand c'est arrivé.
L'ombre s'est agrandie autour de lui. Les cents kilos de la cage en métal, les quarante de la danseuse sont venus se fracasser sur la scène, dans un boucan de tous les dieux. Partout, les gens se jetaient au sol et se couvraient la tête, les cris montaient de part et d'autre, à la mesure de la surprise. Les autres danseuses se faisaient très mal en cherchant à se libérer de leur harnais. Figés par une ironie cruelle, seuls les pouces levés de Crèvecoeur dépassaient de l'enchevêtrement de fer et de bois. Je restais bouche bée. J'ai levé les yeux vers le plafond pour apercevoir Félix qui descendait tranquillement le long de l'échafaudage, à peine s'il sifflotait. Il avait troqué son flingue contre une petite scie à métaux qu'il portait à l'épaule, et jetait à présent un regard désabusé sur le chaos en contrebas. Je me suis giflé pour m'assurer que je ne rêvais pas. Deux fois. Dans un formidable réflexe journalistique, les flashes se sont remis soudainement à crépiter en direction de la scène, puis vers Félix, alternativement. Les cris ont laissés place aux pleurs, une complainte assourdissante qui emplissait tout l'espace et vous déchirait le cœur. J'ai pleuré, moi aussi, pleuré à en oublier que la foule allait bientôt se tourner vers le gosse pour le mettre en pièces. La police est arrivée juste à temps pour empêcher le massacre, ils ont empoignés Félix et l'ont jeté à l'arrière d'une voiture, les mains libres car les menottes faisaient trois fois le tour de ses poignets. Il ne manifestait pas la moindre émotion.
Tout en répondant aux questions des journalistes, Gauthier Poets se frottait les mains. Il avait déjà une idée très précise du prix qu'il fixerait pour l'entrée du mémorial.
***
Mon père a toujours été un homme qu'on pourrait qualifier de singulier, il semblerait que ses secrets soient destinés à rester enfouis avec lui, dans sa tombe. Mes sœurs et moi avons très peu de souvenirs de l'époque où il nous faisait sauter sur ses genoux, partait de bonne heure au travail et revenait avec le soir, accablé d'une saine fatigue. Les enfants cessaient de l'amuser dès qu'ils étaient en mesure d'articuler quelques mots, et que naissait de ces poupées de chair une personnalité qui lui apparaissait étrangère, éventuellement nuisible. Il avait coutume de passer l'essentiel de son temps libre dans la bibliothèque, à l'étage, et demandait à ce qu'on ne le dérange sous aucun prétexte. C'était un bordel sans nom, où même la lumière n'osait pas pénétrer, chaque jour mon père l'alimentait en livres qu'il dénichait à gauche, à droite, ensuite on ne le voyait plus jusqu'au souper. Je crois, je sais qu'il a aimé ma mère car au fond des tiroirs, ils se livraient en cachette à des étreintes dont la sincérité était visible. Elle était légère comme l'air dans sa robe à motifs, lui était beau comme un christ dans sa chemise fleurie. Tous deux adressaient au photographe un regard plein de malice, qui défiait l'avenir. Quinze années de vie commune et trois grossesses consécutives avaient fini par les plonger dans un mutisme forcené, leurs voix se sont éteintes doucement, j'imagine, à mesure qu'on les sollicitaient de moins en moins. Et puis, le silence, ou presque. Ma mère s'endormait toujours au même moment, pendant le journal de vingt heures, les somnifères lui faisaient comme un masque, impressionnant de sérénité. Chaque fois que les morts s'invitaient dans la télévision, Isabelle se chargeait de poser sa main sur mes yeux, interminables secondes dans le noir au son des bombes et des kalashnikovs.
Il y a eu cet été plus chaud que tous les autres, on voulaient s'asperger d'eau fraîche, laquelle était immédiatement portée à ébullition par un soleil implacable, qui s'insinuait partout. La sueur traçait subtilement les reliefs des seins naissants de mes sœurs, on se déplaçait le moins possible, au ralenti. La matinée s'achevait, les dessins-animés cédaient la place à un quelconque jeu télévisé, parfaitement inintéressant, je m'ennuyais comme seuls les enfants peuvent s'ennuyer. Bien sûr, nos parents manquaient à l'appel, ma mère trimait pour deux depuis que mon père avait décidé de se consacrer exclusivement à son activité de lecteur compulsif. C'est l'ennui qui m'a donné l'envie de pousser la porte de son antre, sur le coup de midi, l'ennui et sans doute aussi la curiosité. La pièce était éclairée par une simple ampoule, il y régnait une chaleur tropicale, épaisse et moite, malgré les volets fermés. Sur le sol, les étagères, le bureau, des livres étaient empilés à hauteur de poitrine, et au milieu, mon père. Il avait passé la nuit à lire tout ce que le vingtième siècle avait donné de poètes, vivants et morts, tout Mansour et tout Bukowski, et tout ce qu'il y avait entre les deux. Il avait tout lu et il en mourrait, son visage méconnaissable évoquait l'agonie et l'état post-coïtal, et aussi quelque chose de différent, d'indéterminé. Il tirait sur une cigarette aux trois quarts consumée, indifférent aux cendres qui pleuvaient sur les pages, les yeux presque clos derrière son suaire de fumée. Autrefois, ses clopes avaient toutes un goût et une signification particulière, depuis qu'il avait renoncé à la parole, elles s'enchaînaient sans distinction entre ses lèvres. Mon père respirait uniquement quand il ronflait. Au bout d'un moment, il a pivoté sur sa chaise pour me faire face, et c'était comme s'il me voyait pour la première fois. Ou alors, il regardait au-delà de moi, une personne indistincte qui aurait été là, avec nous, qui aurait occupé autant de place dans l'air, et il s'est mis à parler. Il semblait qu'il ne voudrait plus jamais s'arrêter. Il parlait et on sentait que ça le foutait en rogne, et aussi que ça le tuais un peu.
- Tu sais ce qui cloche avec ces poètes? Ils s'aiment trop, voilà ce qui cloche. Ils s'aiment trop et ils voudraient nous faire croire qu'ils ne s'aiment pas, c'est pire, ils voudraient nous faire croire qu'ils sont les seuls à savoir aimer, comme si on étaient des sortes d'incapables, tu comprends ce que je veux dire? Des sortes d'incapables qui s'imaginent savoir aimer, savoir comprendre, et qui ne savent rien, tous les mêmes ce sont tous les mêmes, et moi j'en peux plus, tu comprends? J'en peux plus de ces poètes - tous les mêmes - , qui savent tout et qui croient nous apprendre, à nous, nous qui ne sommes pas poètes, à vivre la vie, merde ! Moi ce que je veux, ce que je veux c'est lire un poème d'un type qui ne s'aime pas, qui n'aime personne, je veux lui arracher ses poèmes à ce type qui déteste ses poèmes, et lire ! Je veux lire le poète de la mer qui ne sait pas nager, et le poète des femmes homosexuel, celui qui a peur de sa femme qui dort comme une vache, je veux lire ça, merde ! Même ceux qui écrivent mal, ils s'aiment, même ceux qui n'écrivent pas, ils s'aiment tellement, oh merde foutus poètes vous êtes parfaits, c'est ça vous êtes parfaits et vous avez compris, foutus poètes de merde...
Il a continué comme ça pendant cinq bonnes minutes, peut-être plus longtemps encore, je cherchais à tâtons le bouton de la porte derrière moi. J'étais persuadé d'être entré dans une sorte de cauchemar absurde, au moment où j'avais franchi le seuil de la bibliothèque. Quand il a eu fini, il paraissait épuisé comme s'il sortait d'une lutte à mort avec une hydre démesurée. Alors, d'un geste las, il a remplacé sa cigarette par une autre, et m'a libéré d'un :
- Laisse-moi maintenant. Il faut que je réfléchisse à tout ça.
Je suis retourné m'asseoir devant la télévision, une énorme dame aux joues roses venait de remporter une somme d'argent plus grosse encore, et pleurait. On ne m'avait donné aucun dieu à prier pour que la vie retrouve sa torpeur silencieuse, celle d'avant que mon père ne parle. Je voyais mes sœurs se pousser des fesses à la fenêtre, se tordre le cou pour voir passer le beau garçon du coin, elles ignoraient tout de la tempête qui faisait rage dans la tête de notre père. Il avait voulu m'entraîner dedans. J'attendais que quelque chose se passe, je me suis surpris à trembler malgré moi, sans savoir exactement de quoi j'avais peur. J'ai attendu des heures, sans bouger d'un cil, la sueur faisait son chemin dans mon dos, et le long des jambes.
Le soir a fini par arriver, et ma mère aussi. Elle est montée avec un plateau de nourriture. Dans la maison du silence, un cri immense a retenti.
***
Résumé : c'est une île perdue quelque part dans le pacifique, qui n'apparait sur aucune carte et dont personne ne connaît le nom. Des kilomètres de plage vierge la ceinturent en douceur, et à l'intérieur des terres, une forêt d'arbres fruitiers apporte l'ombre aux membres de la communauté. Celle-ci se compose exclusivement de femmes à la peau plus ou moins sombre, fleurs sauvages à l'haleine parfumée de coco sucrée. Une eau de jouvence, qui jaillit du ventre de la terre en geyser, maintient leur beauté et leur fraîcheur intactes depuis plusieurs millénaires. Elle se boit glacée au creux des mains et fait l'effet d'un aphrodisiaque puissant, c'est pourquoi les femmes de l'île vivent nues. Certaines s'habillent de feuilles de palme, à l'occasion, pour le plaisir de les voir aussitôt arrachées. Parfois, elles recueillent des oiseaux mazoutés échoués sur la plage, les rincent à l'eau pure de l'île et les renvoient au ciel. Une grande fête est organisée, tout le monde fait l'amour jusqu'à en avoir mal et s'endort. Un jour, la mer accouche d'une créature d'un autre genre, tout en poil et en muscle, un homme. J'avais douze ans, un appareil dentaire qui débordait de ma bouche et une sainte horreur des livres, mais j'étais cet homme, et c'était mon île. C'est à moi qu'incombait la responsabilité de faire découvrir à ces femmes les facettes cachées de leur sexualité. La deuxième partie du roman incluait une quête initatique à la recherche d'un trésor légendaire, lequel n'existait pas mais faisait prendre conscience au protagoniste de la véritable valeur de la vie. Tout était merveilleusement excitant.
J'ai toujours refusé de les accompagner au cimetière, l'idée de converser avec mon père composté sous la pierre me faisait froid dans le dos. Son souvenir était le plus vif au milieu des livres qui l'avaient tués, dans l'odeur de tabac froid que rien ne pouvait dissiper. C'est là qu'attendait mon île, parmi les livres, quelques centaines de pages qui allaient me poursuivre pour le reste de mon existence. Ce soir-là, le journal de vingt heures m'apprenait la jalousie. Je n'étais pas le seul naufragé sur cette île sans nom. Nous étions des millions.
II. Monstre et fumée
présent
- Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ?
La prison où Félix était enfermé, c'était de la rigolade. J'ai vu un gamin cleptomane qui courait dans tous les sens, cul nu avec un pot de chambre rempli à la main, et un autre qui proférait des menaces de mort avec un cheveu sur la langue, irrésistible. Il régnait une ambiance de colo anarchique, et les fenêtres n'avaient pas de barreaux, on savait qu'un détenu devait être transféré ailleurs dès le moment où il atteignait la poignée. Félix ne me regardait pas, toute son attention était dirigée vers l'écran. Il jouait à un jeu vidéo dans lequel un personnage translucide tirait sur d'autres formes hostiles, et palpitait en rythme avec la musique. Les autres gosses ne comprenaient pas, ils auraient préférés quelque chose avec des bagnoles et des projections de sang.
- La fille...tu sais si la fille s'en est sortie?
Elle s'en était sortie. Je l'avais vu la veille discuter avec Gauthier Poets, dans un anglais approximatif, de l'éventualité d'un dédommagement financier. Sa tête était posée de travers sur un collier de plâtre, celle de Poets secouait “non” tandis que son index imitait le mouvement d'un métronome. Félix a interrompu sa partie pour me montrer un bouton d'acné répugnant qui lui poussait entre les sourcils, il en était visiblement très fier. La chose semblait prête à exploser d'une seconde à l'autre.
- Ils disent que c'est parce que je grandis. Bientôt, ils m'emmèneront à la prison des grands et je verrai Jack l'éventreur.
- Tu n'as toujours pas répondu à ma question.
- Ecoute, je crois que tu accordes trop d'importance à cette histoire, vraiment. C'est pas comme si j'avais tué un bébé phoque ou quoi.
- Des millions de personnes aimaient cet homme, et je l'aimais moi aussi. Des millions de personnes attendaient la suite de ses livres, et maintenant tout est fichu à cause de toi.
- Bla bla bla...moi j'aime les beignets. Tu veux un beignet? Peut-être que ce serait pas plus mal si les gens se mettaient à lire autre chose, pour une fois.
Et il a plongé la main dans un sac en papier rempli de beignets de toutes les couleurs. Dans la pièce d'à côté, une fillette chaussée de semelles orthopédiques poursuivait une procession de fourmis avec une loupe, en poussant des petits cris aigus. Félix était de nouveau complètement captivé, il venait de descendre une sorte de dragon chinois qui crachait des traits de laser, et fonçait à toute vitesse à travers un couloir psychédélique. Un maton à dreadlocks est venu m'avertir que mon heure de visite touchait à sa fin. Il en a profité pour demander si c'était bien moi, le père du petit qui dessine des ronds partout sur les murs et par terre. J'ai répondu que non, j'étais un ami, et que c'étaient des cercles plutôt que des ronds, des cycles même, une ligne qui se serait tordue au point de se retrouver nez-à-nez avec sa queue, et là il ne m'écoutait déjà plus. Quand je suis parti, Félix m'a regardé droit dans l'oeil par le trou de son beignet, et il a dit :
- Tu es moins bête que tu en a l'air.
***
Il y avait un monstre sous mon lit, il m'empêchait de dormir. Il suffisait de tendre l'oreille et d'arrêter de respirer pour l'entendre pianoter des rythmes impatients sur le parquet, du bout de ses gros doigts bleus. Lui non plus ne dormait pas, il se retournait sans cesse et poussait de temps à autre par dessous le matelas, pour vérifier que j'étais bien éveillé. Il monopolisait la salle de bains pendant des heures, j'entrais pour me doucher et voyais sa silhouette énorme onduler derrière le rideau, alors qu'il chantait des comptines idiotes de sa voix de stentor. Son odeur de marshmallow grillé me suivait partout, j'en avais la nausée, dès les premières lueurs de l'aube jusqu'à l'heure du coucher. S'il me laissait un sursis, c'était pour mieux revenir bourré au milieu de la nuit, accompagné d'une ou deux créatures de son espèce qu'il culbutait bruyamment et sans pudeur. Ensuite, il foutait tout le monde dehors et restait longtemps à la fenêtre, sa tête à claques posée sur le poing dans la faible lumière de la lune. Il regardait par dessus les toits avec une sorte de nostalgie douloureuse, et lâchait un soupir tempétueux chaque fois qu'il sentait que le sommeil m'emportait.
J'échafaudais des plans complexes pour chasser la chose, mes yeux rougis de fatigue et de fureur écarquillés dans la pénombre, et je renonçais. Il était bâti comme quatre hommes, et pouvait allonger ses membres à volonté pour aligner une mandale, j'étais maigre et épuisé. En supposant qu'il baisse sa garde, assez longtemps pour me permettre de placer un coup, j'aurais pu m'enfoncer dans sa mélasse jusqu'au coude, et ne plus jamais m'en extirper. Pire, je n'aurais su ou frapper, son corps perpétuellement fluctuant ne présentait aucun point faible, aucune vulnérabilité. J'avais une belle paire de voisines, blondes et indolentes, que j'aimais regarder prendre le soleil, en buvant mon café le matin. Quand elles ont aperçues ma face de craie, mes cernes noires comme d'atroces virgules morbides, elles ont filé sans demander leur reste. Je prenais toute la mesure de ma peine à la vue de leurs transats orphelins, encore imbibés de crème solaire. Je savais que le crépuscule allait me livrer à mon monstre, il n'y avait aucune issue. La situation était critique, je sentais mes forces me quitter doucement et je ne pouvais en parler à personne sans risquer qu'on me passe la camisole. J'ai essayé de penser à autre chose, j'ai voulu me consacrer entièrement à mon travail au supermarché, mais c'était devenu impossible. Les gens venaient de partout pour se recueillir et pleurer, à l'endroit exact où la cage avait réduit Crèvecoeur en panade pour édenté. L'hologramme était programmé pour tirer sa révérence humblement, et tournait en boucle, jusqu'au moment où ses circuits imprimés ont grillés sous le flot lacrymal. Il n'affichait plus qu'un puzzle confus où se superposaient les nez, les yeux, les bouches entrouvertes, ça foutait les jetons à tout le monde et on a du l'euthanasier. Un sondage alarmant, réalisé sur l'ensemble des employés, indiquait une baisse du moral de l'ordre de deux cent pour cent. Sur mon passage, des voix s'élevaient, de plus en plus fortes et précises, on me détestait pour avoir fait entrer le petit loup qui était la cause de tout ce marasme. On regrettait tout haut le temps béni de la potence et de la chaise électrique, on m'y attachait en pensée. La musique poussait tout le monde à bout, des nappes de violons sirupeuses qui nous vrillaient l'âme huit heures par jour, en dolby surround. J'ai reçu une lettre succincte qui signifiait qu'on se passerait de mes services, désormais. Au bas de la page, le paraphe pressé de Gauthier Poets était parfaitement reconnaissable.
Je n'osais plus rentrer chez moi, j'ai voulu dormir dans la rue avec un chien et son clochard. Il y avait une vieille tordue qui était connue pour hanter le quartier, sa peau craquelée était couleur de trottoir, et ses sourcils hérissés lui faisaient comme une rangée de cils supplémentaire. Elle vous saisissait par la manche sans prévenir, si vous l'approchiez, et gueulait, “VOLEUR, VOLEUR !” jusqu'à extinction de voix. Les touristes terrifiés lui jetaient leur monnaie dans l'espoir de l'apaiser, elle redoublait de colère et ripostait avec une volée de miasmes corrompus. Mon teint spectral et ma barbe d'une semaine faisaient illusion, j'ai vidé quelques litres de bière bon marché, pour parfaire l'imposture. Soudainement, mes problèmes étaient loin, tout le monde était très beau et je m'endormais serein dans un cocon de papier journal. Je me réveillais au son des pièces qui s'entrechoquent dans un gobelet, mon monstre était là, il s'était adapté. Si les autres avaient pu le voir, ils lui auraient donnés tout ce qu'ils avaient, tant il avait l'air sincèrement misérable. Je fulminais. Un jour, n'y tenant plus, j'ai pris mon monstre par une partie molle de son corps plasticine, pour lui dire ses quatre vérités. J'étais au bord des larmes, j'aurais voulu qu'il paye pour mes heures de sommeil perdues, je n'oserais retranscrire ici les horreurs que je lui ai dites. Je me suis vu marteler sa poitrine immense de mes poings, comme un enfant. Il riait.
- Qu'est-ce que tu veux de moi? Dis-moi qu'est-ce que tu me veux!
A ces mots, il a tiré d'une poche gélatineuse un masque élimé de luchador, vert et or, qu'il a aussitôt enfilé. Je le reconnaissais sur le champ, ce regard d'acier, cette moustache flamboyante, cette musculature hypertrophiée. C'était l'Irlandais, le lutteur légendaire, mort d'une overdose au siècle dernier. C'était l'Irlandais qui se tenait là devant moi, et il voulait me raconter son histoire. Il s'était battu contre les plus grands de son temps, il avait vécu une vie de fumeur de bâtons de chaises, décliné en posters, en figurines articulées, en paquets de céréales chocolatées, sacré six fois champion du monde, adulé. Il avait fait le tour du monde, jet privé, on peut dire qu'il lui ont mis la gosse pratiquement sous le nez, ils connaissaient sa faiblesse. Ils l'ont habillée en hôtesse de l'air. Vous reprendrez du Bordeaux, monsieur l'Irlandais? Flagrant délit de viol plané, les photos de son cul blanc entre les cuisses de l'hôtesse font le tour du monde en sens inverse, s'échangent à prix d'or et déclenchent le raz-de-marée. L'irlandais sali plaide la folie et purge cinq ans, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il crève seul et malheureux au fond d'un bistrot.
- C'est pour me raconter ça que tu es revenu d'entre les morts, c'est pour ça que tu m'as pourri la vie tout ce temps?
Il n'a pas répondu tout de suite, simplement, il a tendu un menton dédaigneux vers le clochard qui dormait.
- Tu crois qu'il l'aime, son chien? Moi je crois qu'il veut juste avoir de l'autorité sur quelqu'un.
Mon monstre était vraiment un gros con.
***
L'Irlandais était harnaché comme un cheval de trait, relié au mur de la prison par deux câbles solides, fixés à des crochets. Il ruait de toutes ses forces et grognait, des perles de sueur s'enfilaient sur toute la longueur de ses moustaches rousses. Le mur a cédé aussi facilement que s'il s'agissait d'une construction en briques Lego, l'ouverture était assez grande pour faire passer un enfant debout. A l'intérieur, Félix avait déjà préparé ses bagages, et feuilletait tranquillement la biographie d'un lutteur célèbre. Il nous a accueilli avec une moitié de sourire, qui voulait dire “vous en avez mis, du temps”.
- Pourquoi pas par la fenêtre?
C'était vrai, pourquoi pas par la fenêtre? L'Irlandais avait tellement envie de faire un coup d'éclat qu'il en avait oublié la fenêtre, largement ouverte sur la cellule aux allures d'appartement douillet. A présent, la poussière de béton recouvrait tout d'un voile sale et opaque, les sirènes devaient bientôt se mettre à hurler. Félix a tendu son sac de voyage au monstre, qui était redevenu l'entité grumeleuse et bleue qui m'était apparue quelques nuits auparavant. J'ai dit : tu peux voir le monstre?
- Bien sûr, c'est mon monstre à moi.
On a roulé pendant des heures sur des routes de campagne, encerclés de champs que le soleil levant embrasait. Félix sortait la tête par la vitre et laissait pendre sa langue, comme un chien fou. Sur la banquette arrière, son monstre disparaissait doucement à mesure que la nuit reculait. J'avais poussé le volume de l'autoradio au maximum, pour lutter contre le sommeil qui reprenait ses droits. Deux experts allemands discutaient de la sexualité des huitres avec un sérieux indéfectible, une forme d'herpès particulièrement virulent mettait en péril la reproduction de l'espèce. Sans quitter la route des yeux, je me suis saisi d'une cigarette, j'ai du gratter le briquet plusieurs fois avant d'obtenir une flamme convenable. Félix n'aimait pas ça, je le savais. Il m'a servi son plus beau regard accusateur, celui qu'on réserve au condamné qui refuse de se repentir. J'avais commencé à fumer le jour où j'avais renoncé au suicide, le cancer des poumons était un croque-mitaine qui ne rendait visite qu'aux autres. J'aimais voir la fumée s'échapper de ma bouche, comme si quelque chose avait fait court-circuit au fond de mes entrailles, j'aimais la sensation et l'odeur. Je collectionnais les photos effrayantes qui ornaient les paquets, ma préférée représentait une femme blonde et une poussette vide, avec la mention “fumer augmente les risques d'infertilité du sperme”. La moue insatisfaite de cette femme, le choix des couleurs, tout me semblait étrangement comique. J'ai connu un type qui tournait à trois paquets par jour, et ne sortait jamais sans s'être repoudré le nez, il fumait avant et après l'amour, il fumait pendant l'amour. Il refusait de manger autre chose que les légumes de son potager.
Le soleil s'était arrêté net à l'entrée du bled, les nuages s'étaient gavés d'éclairs toute la nuit et menaçaient de régurgiter d'un moment à l'autre. L'endroit semblait désert, hors du temps, avec un unique café en son centre. Quelques imbibés locaux étaient déjà accoudés au comptoir, vieux d'un siècle, immobiles et minéraux. Tout au fond, à côté d'une machine à sous déglinguée, une jeune fille vêtue d'un lambeau de tissu jouait mal Horse with no name. Je devinais qu'elle avait été belle, avant qu'une giclée d'eau bouillante ne lui dessine la botte d'Italie sur le cou et les seins. Il y avait dans son regard une sorte d'incertitude qui m'a ému, plus encore que ses vêtements qui ne cachaient rien. Les moins vieux jouaient aux fléchettes, et manquaient volontairement la cible, juste pour la voir se pencher. Les autres ne la voyaient plus. J'ai pensé à Margaux en panoplie de cow-girl, la fête de fin d'année, les parents d'élèves qui croisaient leurs jambes, pour cacher leur demi-molle. Nausée violente qui vient de loin.
J'ai commandé un café corsé, et une menthe à l'eau pour Félix. Je suis resté sourd à ses protestations. Il a repoussé le verre avec une mimique de dégoût, puis m'a tourné le dos pour bouder. Il a sorti de sa poche un feutre avec lequel il a tracé deux cercles au dos d'un carton, qui se croisaient. Un autre carton, deux autres cercles espacés de quelques centimètres. Il était vraiment doué pour faire les cercles, on ne pouvait pas lui retirer ça. Il est resté un long moment à contempler les deux images, l'une, puis l'autre, indécis. Je buvais à petites gorgées, en me brûlant un peu, la fatigue faisait danser des formes translucides devant mes yeux.
A quel moment exactement j'ai remarqué qu'on regardait Félix, je ne m'en souviens pas. Le type du bar, ceux qui étaient au comptoir, ceux qui jouaient aux fléchettes, celle qui jouait de la guitare, tous s'étaient soudainement figés, comme si Dieu avait appuyé sur pause. Tous regardaient Félix. Lui aussi s'était arrêté, et tremblait, vibrait de la tête aux pieds. Un filet de salive épaisse s'écoulait de sa bouche béante, ses yeux déshydratés louchaient vers le sol. Il était sur le point d'avoir une crise.
- C'est pas trop difficile ?
Le vieux qui venait de briser le silence avait la voix de Leon Zitrone. Il s'étais mis à parler sans prévenir, ses mâchoires s'étaient déserrées plus facilement que prévu, maintenant elles s'ouvraient et des mots sortaient de sa bouche garnie de chicots bruns. L'effet était comparable à celui que ferait une statue s'arrachant à son socle pour clamer sa liberté. Je restais hébeté un moment avant de répondre, je n'aurais pas du répondre.
- C'est pas trop difficile...quoi?
- Trimballer un gosse comme ça...partout...trimballer un gosse...
- Un gosse quoi?
- Débile...trimballer un gosse débile partout comme ça.
Il y avait quelque chose que Félix détestait plus encore que l'idée de me perdre dans un nuage de fumée, c'était qu'on le voie comme un débile. Un innocent, un idiot. C'est quelque chose qui le rendait fou. Un gargouillis inhumain lui est monté du fond du ventre, comme de la tôle qu'on plie. Il s'est laissé tomber en arrière, sa tête a heurté le sol avec un bruit sourd, il s'est tordu dans une suite de positions impossibles. Il pédalait dans le vide, l'écume aux lèvres, il hurlait d'une voix qui n'avait plus rien d'un enfant. Les autres avaient voulu lui venir en aide, mais Félix distribuait des coups au hasard et personne n'osait plus s'en approcher. J'ai fait ce que j'avais à faire, je me suis emparé du carton, celui qui montrait deux cercles entrecroisés. J'ai maintenu ses bras avec une main, la fille s'est jeté dans la mêlée et s'est occupée de ses pieds. J'étais reconnaissant. Avec ma main libre, j'ai brandi le carton devant les yeux de Félix, et j'ai dit : regarde. Regarde. REGARDE. C'est ce qu'il a fait. Il a regardé le carton, longtemps, son corps s'est apaisé progressivement. Un sourire merveilleux a illuminé son visage torturé. Et il s'est endormi.
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