Bonjour à tous,
Pour les ados, un bouquin impudique, drôle et tendre à la fois, je vous dédicace cette critique:
« Peter Mayr Strasse », le premier livre de Denis Costa narre sans fausse pudeur le parcours amoureux de Tommy, un tout jeune homme à l’étonnante sensibilité aussi féminine que masculine qui poursuit des études universitaires à Bolzano, capitale du Haut-Adige, province alpine du Nord de l’Italie où se marient non sans antagonisme, les cultures latine et germanique.
Ce n’est ni un journal de bord, comme celui d’un capitaine de navire, ni le recueil de considérations personnelles tenues sur un agenda qui serait précisément daté.
On pense tout à coup au roman « Le Grand Meaulnes » d’Alain Fournier qui a écrit à la première personne, tout comme le témoignage intime de Denis Costa. On retrouve d’ailleurs le terme confession utilisé par Augustin Meaulnes lui-même : « Ce manuscrit que j’avais commencé comme un journal secret et qui est devenu ma confession… ». Une relecture de ce roman écrit en 1913, permet de mieux analyser par contraste, les confessions de Tommy. Le témoignage du jeune homme ne navigue pas entre rêve et réalité, comme celui de François, racontant à la première personne ses aventures et celles de son grand copain Augustin Meaulnes. Ce témoignage n’est pas non plus immergé dans le fantastique de Harry Potter. Tommy est bien ancré dans le présent et il immortalise sur papier des moments de sa vie probablement intenses, des séquences de souvenirs qui le transportent aussi loin que possible dans sa prime adolescence, où, enfermé dans un pensionnat, il fut confronté à la sexualité de ses camarades aussi désarmés que lui, puis quelques années plus tard il évoque son séjour à Djibouti, ce confetti de la Corne de l’Afrique, qui intrigue jusqu’à l’un de ses professeurs d’université.
Tommy, majeur, mais à peine, livre au lecteur des incertitudes et ses hésitations, comme le petit sorcier, mais les siennes sont délibérément et joyeusement impudiques.
L’auteur a choisi de faire naître son héros narrateur, l’année symbolique de la chute du mur de Berlin. 1989. Tel le Grand Meaulnes vu par les yeux de François, Tommy est auréolé de prestige aux yeux de ses camarades de fac, du prestige de « french lover » dont on ne se doutait pas de la popularité auprès des jeunes filles italiennes (le charme exotique marche à tous les coups), en plus d’être le plus jeune inscrit, puisque la scolarité secondaire française se termine plus tôt que dans les autres états européens. Venir de Paris ajoute semble-t-il, à l’intérêt qu’on lui porte.
Malgré tous ces atouts et le fait qu’il soit on ne peut plus « vacciné » au sens littéral du terme, comme il le souligne avec une touche d’humour, pour ne citer que cette anecdote et laisser le lecteur découvrir les nombreuses autres qui émaillent le récit, Tommy n’est pas spécialement sûr de lui intérieurement et il se moque de lui-même en se décrivant un peu « fier à bras » dans les propos qu’il tient dans la docte assemblée que constitue une université. Avec lucidité, il confesse au début de son témoignage qu’il ne s’est pas détaché du giron maternel et on l’imagine, bébé nourri au sein, même s’il n’en parle pas. En revanche, il plaisante sur le « lambrusco amabile » qui coulerait dans ses veines, même si beaucoup le préfèrent « secco ».
Est-ce pour cela qu’il pose sur la vie un regard bienveillant, qu’il accepte des filles rencontrées ce qu’elles veulent bien lui offrir dans une relation intime sans rechercher forcément son plaisir personnel ? Il confie, comme pour s’en libérer sans doute, son obsession d’avoir un pénis trop peu avantageux, ce dont ne semble pas s’être plaint Jessica, sa première partenaire et initiatrice, un après-midi sous le soleil torride de Djibouti. Qu’on soit lecteur ou lectrice, cela fait un grand bien de lire les problèmes intimes dont on parle rarement, même entre copains et de s’en sentir complices, que l’on partage ou non les avatars de Tommy, ou que l’on pense aux siens propres.
Au fil de la lecture, on rencontre un ton nouveau, dépouillé des filtres imposés par les modes ou les pudeurs de la littérature française. On trouve des accents ou une verve digne de Rabelais par moments, dans la description de « l’Origine du monde » pour reprendre le nom du tableau de Courbet, mais désignée dans cet ouvrage par le mot « cramouille ». Ce mot inattendu, placé en début de phrase, surprend et nous fait rire. A cette partie du corps féminin, exposée en gros plan dans les films pornographiques, que Tommy contemple avec curiosité sur les nombreuses chaînes satellitaires italiennes, se superpose le souvenir de l’intimité de Jessica qu’il ne reconnaît pas.
On ne décèle pas dans les séquences de vie de Tommy de grandes emphases romantiques, mais en revanche, un humour constant qui pourrait quand même s’apparenter à la « chasse au bonheur » de Stendhal, revue et corrigée par le contexte du vingt-et-unième siècle, c'est-à-dire tempérée et désacralisée par le caractère universel des connaissances accumulées par Tommy, malgré son jeune âge. Dans une ère de communication électronique tout azimut, Tommy joue le rôle du « parigot » quand il sent que c’est ce qu’on attend de lui, du « français », pour la même raison, mais par ses origines transalpines, ses aspirations au bonheur et au consensus, il se pose aussi en Européen attentif. Il s’interroge sur le mal-être dans les banlieues métissées qui flambent, regrette le jacobinisme qui étouffe les régions françaises et se montre inquiet de l’intérêt manifesté par son ami Klaus en faveur de l’extrême droite en Haut-Adige et de ses prises de position tranchées.
Le parcours initiatique amoureux constitue le fil rouge de ce passionnant récit. Le sexe a toujours fait courir le monde, seulement aujourd’hui, on appelle un chat, un chat, et le narrateur ne s’en prive pas. Les lecteurs de ce livre seront en tout cas à l’abri du mépris ressenti avec effroi lorsqu’on lit certains écrits du Marquis de Sade. Mais au-delà de son parcours amoureux, c’est une authentique recherche de lui-même que mène ce jeune homme, un français ordinaire, mais patiné de culture italienne que lui a transmis sa mère.
Ce témoignage intime constitue un défoulement salutaire qui repose des horreurs étalées dans nos médias et de la morosité ambiante. Il nous transporte à Bolzano, l’une des villes les plus attachantes de l’Italie du nord, enserrée dans un écrin de montagnes et une nature préservée.
On apprécie d’être emporté par le langage contemporain et riche à la fois, jamais relâché ni vulgaire et par une tendresse sous-jacente sans cesse présente.