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AUBE, la saga de l'Europe

n°5767
Marc Galan
Invité
Posté le 05-01-2009 à 21:44:32  answer
 

Reprise du message précédent :
... Le Borgne ne marquait pour notre clan ni sympathie, ni antipathie sensible. La majorité des nôtres héritait d’armes moyennes, dont les facteurs n’auraient eu ni à rougir, ni à montrer une particulière fierté. Si certains touchaient des glaives ne valant guère mieux que ceux des danses, d’autres, en revanche, en recevaient de beaux, lourds et solides à souhait. Le tout s’équilibrait, ce qui était juste. Nous étions de bons guerriers, mais sans rien pour alerter les dieux...  
... À ce stade, nous ne nous en tirions pas trop mal, voire mieux que ça. Ceux qui avaient reçu en partage des rogatons ne cédaient qu’après un combat acharné. À défaut de leur valoir la victoire dans ces luttes où les meilleurs se mesurent aux meilleurs, cette résistance leur assurait l’admiration. Leurs lames brisées sous le choc d’un noble bronze, les dieux contre eux, ils cédaient sans déshonneur. Ceux qui se battaient à armes égales gagnaient souvent. Je ne te parle pas des favorisés. Ces duels devenaient des formalités presque ennuyeuses. Sauf à tomber sur des colosses aussi bien armés qu’eux, il leur était plus facile de vaincre que de voler un gâteau de miel à un enfant… et aussi peu gratifiant. Reste que c’était des victoires. À l’issue de ces duels, nous étions dans le groupe de tête, voire en tête, du tournoi. Nous nous réjouissions et nous exultions... plus pour longtemps...  
... Venait le vrai combat, qui désigne le triomphateur et lui assure, outre un grand renom, les biens des perdants. Si, jusque là, chacun a lutté pour l’honneur et la gloire, l’on se bat ici, clan contre clan, pour le butin ou, si l’on ne peut vaincre, pour que le vainqueur, devant votre courage, en distraie quelques beaux coursiers pour vous honorer. À l’issue de chaque tournoi il en est ainsi. Celui-ci – le village le plus riche et donc le mieux équipé – reçoit la totalité des mises et le devient encore plus. Si l’on a mis une limite aux enjeux pour permettre à tous, même les plus pauvres, de se mesurer, ce système reste à l’image de la vie. Il favorise les plus puissants au détriment des plus faibles et des moins nantis...

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n°5772
Marc Galan
Invité
Posté le 08-01-2009 à 00:31:24  answer
 

... Là commençait la catastrophe, l’horreur, tout ce qu’il te plaira d’imaginer de triste et de sordide. Nous n’avions que des armes de cuivre pur, molles, flexibles, que le choc de l’airain suffisait à plier, voire à briser. On avait dit à mon père qu'il s’obtient en mélangeant l’étain qui se raye de l’ongle au métal rouge. Son bon gros sens lui avait soufflé que c'était impossible – impossible, avec l’aide des dieux ! ? – L’adjonction au cuivre rouge du tendre métal blanc ne pouvait donner l’airain puissant et sonore. Il en avait, cent fois, refusé à notre forgeron le moindre morceau. Il ne servirait pas à faire le bronze, mais à préparer des maléfices dont souffriraient les guerriers. Voilà pourquoi, face à tous les autres clans dont les armuriers, pourtant, n'avaient pas la science du nôtre, nous étions si mal équipés...  
... Tout à la fin de sa vie, il avait admis, du bout des lèvres, la nécessité d’ajouter un métal au cuivre pour le transformer en bronze invincible. Il n’arrivait toujours pas à comprendre que ce soit l’étain. Notre forgeron essayait de le convaincre. Il jurait, par les jumeaux du serment et du châtiment du parjure, en avoir besoin pour de bons glaives. Il céda, à contrecœur. Il lui fournit, je ne sais comment vu nos ressources et son avarice, deux ou trois minuscules lingots de métal gris, vieux reste de butin... Trop peu, trop petits... Il ne put rien en faire...  
... Ce qui est sûr, et m’a marqué dès que j’ai eu l’âge de comprendre la dignité de notre fonction, c’est qu’au moment des joutes finales, où chacun se bat avec ses armes rescapées des engagements précédents, les nôtres, brillants le premier jour, échouaient et s’inclinaient dès le début. Oh, leur défaite n’était pas lamentable ! ... Loin de là, même – on admirait leur courage et leur opiniâtreté –, mais rapide et inéluctable... Comment vaincre lorsque à l’issue des duels nous récupérions nos glaives émoussés, ébréchés, tordus, rompus ? Ni cœur ni force ne nous évitaient la déroute. Nous perdions toujours face à nos adversaires encore bien armés. Nous étions, à côté, à mains nues...  
... L’échec succédant à l’échec, chaque saison nous voyait plus pauvres. Sans la générosité des vainqueurs, hommage à nos beaux combats, notre clan eût disparu. Je désespérais d’y obvier jamais. J’allais m’exiler. Mon père mourut... Un glaive de bronze n’assure pas toujours la victoire sur un couple de mange-miel, surtout quand le mâle est ivre de venger les blessures de sa femelle. Affronter deux de ces monstres au pelage et à la peau épais avec une lame de cuivre, c’est du suicide...

n°5857
Marc Galan
Invité
Posté le 18-01-2009 à 21:56:11  answer
 

... Il fut mis en terre, puni par les dieux pour son mépris du bronze. Je lui succédai...
... Les feuilles rougissaient… Une main de lunes à ronger mon frein. Je n’avais aucun projet bien défini – Sa mort (Il était bâti pour voir les petits-enfants de ses petits-enfants.) m’avait surpris –, qu’une certitude : Tout plutôt que la médiocrité souffreteuse où nous avions croupi sous lui. Nous avions trop pâti de ses demi-mesures, de son faux bon sens, de son refus de l’avenir. Comment supporter d’avoir les meilleurs guerriers et de les voir subir défaite sur défaite aux jeux, faute de beaux bronzes ? ...
... À peine acclamé roi, je pris les choses en main. J’étais né « Roi de gloire ». J’honorerais ce nom reçu des dieux. Je ne rendis chez ceux du métal...
... J’arrivai chez Punesnizdos le forgeron. Le père de Pewortor ne ressemblait pas à son fils. Il était lourd et maussade. On eût dit, malgré sa corpulence et ses muscles, un serviteur s’attendant, cœur glacé d’effroi, à une sévère correction... Bien loin d’un de ces génies du feu que leurs fils évoquent quand, au cours de leurs jeux, ils parlent d’eux...
... Il m’accueillit avec respect – C’était son devoir face à un roi et un guerrier –, mais sans la moindre amabilité. Il eût reçu un vagabond étranger pouilleux avec plus de chaleur et de plaisir. Son fils, lui, me salua avec peut-être moins de déférence, mais plus de cordialité. J’appelle ça de la cordialité. C’est ce qui s’en rapprochait le plus. Les forgerons ne sont pas gens cordiaux...
... Ils attendirent mes paroles. Nul ne s’adresse à son roi sans y avoir été invité une première fois. Les ferai-je patienter un bon moment, pour montrer mon pouvoir, ou parlerai-je tout de suite ? Obtenir de belles armes me taraudait. Je ne les tins pas longtemps sur les braises. Je serais un plus grand chef en donnant aux miens des glaives solides qu’en lassant leur patience. Je leur expliquai le pourquoi de ma venue, et leur intérêt à trouver une solution à nos malheurs...
« Forgeron, depuis que j’ai été en âge d’assister aux tournois et, plus tard, d’y lutter, comme tout fils de roi, j’ai toujours vu les miens, pourtant les plus forts, les plus agiles, les plus vaillants, se faire vaincre sans recours à cause de leurs pauvres armes... de tes armes. Qu’as-tu à dire ? »  
... Il me regarda, apeuré. Quoi qu’il dise et fasse, il serait le coupable sur mesure, la victime expiatoire. Pewortor était passé d’un coup à une franche hostilité, à peine dissimulée sous le respect de mise. À ma grande surprise, ce fut lui qui parla, alors que son père continuait à baisser les yeux et à se tordre les mains, comme s’il craignait de m’adresser la parole...

n°5890
Marc Galan
Invité
Posté le 25-01-2009 à 21:29:20  answer
 

« Ton père voulait des armes de bronze, et refusait de procurer au mien le métal blanc. Reprocheras-tu à qui prépare l’hydromel de te donner de l’eau, si tu lui interdis de toucher au miel ! ? »
... Je le regardai avec colère. Me manquer ainsi ! Il ne me laissa pas lui répliquer...
« Père a fait des armes de bronze plus fortes et plus belles que les meilleures, quand on lui en a laissé le droit et le loisir. »
... Avant d’entendre ces mots, j’avais l’intention de le châtier avec la plus grande sévérité. Son attitude avait été trop injurieuse ; son mépris de toutes règles et hiérarchie, insupportable. Ils désarmèrent ma colère. Elle céda la place à une intense curiosité. Malgré l’arrogance de ce garçon (Il était de trois ou quatre ans mon aîné mais, ayant son père, l’était encore quand, orphelin, j’étais un homme, et un roi.), je contins mon irritation. Puisqu’il semblait, en dépit de son statut de dépendance, être le vrai chef de cette famille, je le sommai d’être plus clair. Qu’il me prouve ses prétentions par autre chose que ces dires. Rien, que je sache, n’était jamais venu les étayer ! ...
... Impérieux, il se tourna vers son père. Gêné, le vieux forgeron courtaud se dirigea, traînant le pas, vers le fond de sa forge. Il y fourragea parmi un monceau de peaux tannées, destinées à la fabrication de fourreaux. Il retira de sous cet amas un glaive d’un bronze luisant. Il me le tendit, yeux baissés, gamin qui s’attend à une gifle...
... J’écarquillai les yeux. L’arme était sans doute une des plus belles, non, la plus belle, que j’aie alors jamais vue. Élégante de lignes, elle donnait une impression de puissance que je n’avais jusqu’alors rencontrée, poussée à ce point, dans aucun glaive. Je tendis la main pour le prendre. Punesnizdos me le confia comme s’il se libérait d’un poids...
« Prends-le, il est à toi. Il m’avait été commandé par le frère de ton père, qui fut notre roi si peu de temps. C’était juste avant sa mort. Jamais ton père n’est venu le chercher. J’espère que tu sauras l’apprécier. C’est du vrai bronze, le meilleur, avec les proportions idéales de cuivre et d’étain soufflées par les dieux. »
... Je le lui pris (en réalité, j’ai dû le lui arracher) des mains. Je la brandis aussi haut que le permettait le toit. Je fis sonner la lame, dont j’étais déjà amoureux, contre l’énorme creuset où se fondait le métal. Son tintement me mit une grande joie au cœur. Mon oreille avait reconnu, sans conteste, le son d’un grand bronze. Je ne l’avais entendu qu’en de très rares occasions, quand des neres du plus haut rang échangeaient quelques passes au cours des plus grands tournois...

n°5917
Marc Galan
Invité
Posté le 08-02-2009 à 18:58:25  answer
 

... Sa pesanteur, sa couleur, sa musicalité l’indiquaient. Je tenais entre mes mains une arme sans pareille. Il me restait à le confirmer. Je la pointai vers Pewortor.
« Défends-toi ! »
... J’avais crié à ébranler les murs. Il ne se fit pas prier. Il prit la première lame qu’il trouva. Il était déjà, à l’époque, cette montagne de muscles. Il pesait, nu, plus lourd que moi armé et équipé de pied en cap. Ajoutes-y qu’il était un peu plus âgé, ce qui compte quand un combat oppose un adolescent à un homme déjà fait. N’importe qui, nous voyant, eût prédit ma défaite...
... Tu t’es cent fois mesuré à d’autres guerriers pour vérifier vos forces et la qualité ou l’entretien de votre armement. Tu choisis des adversaires à ta taille. Tu imagines ma confiance dans ce glaive pour lui proposer ce combat. Il mettrait un point d’honneur à me faire mettre genou à terre, et ne ménagerait pas ses efforts... Je n’avais, pour l’avenir du clan, pas d’autre choix. Cette arme était encore unique, mais son père pouvait nous en ouvrer des centaines. Que j’arrive à le vaincre, colossal et ivre de volonté de m’humilier, avec, prouverait notre capacité à devenir grands. Alors le vieux forgeron nous équiperait tous. À nous viendraient richesse et gloire...
... Je flattai encore une fois ma lame. Elle était à peine sortie de la cachette où l’armurier la tenait celée depuis presque une génération, et déjà je la connaissais de toute éternité. Je lui souris pour le remercier de me l’avoir gardée et entretenue en secret. Il avait su que je viendrais un jour la réclamer pour la brandir à la tête d’expéditions victorieuses. Et sans attendre, je me tournai vers son fils...
... J’étais prêt. Je me mis en garde. Il m’imita sur-le-champ. Çà, il était solide, il frappait fort. Avec une arme ordinaire, je me serais à l’instant retrouvé, meurtri et contusionné, à l’autre bout de la forge. Mon glaive changea tout. Il tenta, par la violence de ses coups, de me le faire lâcher. Je tins bon. Au bout de trois passes, il vint se briser contre le mien. Je m’attendais à le voir furieux et ulcéré. Après une grimace de contrariété pour sa piètre performance face à un gringalet comme moi, il prit l'air hilare et satisfait, puis de plus en plus enthousiaste. Il n’avait pas été vaincu sur sa valeur de combattant, et avait prouvé la valeur d'armurier de son père. Celui-ci, pour la première fois depuis mon arrivée, avait l’air rassuré...
... Je n’avais nulle part où me regarder... Inutile. Je resplendissais de joie. Les faces des héros morts au combat qui festoient avec les dieux eussent paru sinistres à côté. Je levai à nouveau mon glaive… Tant pis si le plafond trop bas ôtait toute ampleur à ce geste. Je poussai notre cri de victoire. J’en avais le droit. Notre honte allait finir...
... En veine de confidences, et pour l’immense bonheur qu’ils m’avaient apporté, je les félicitai. Notre clan serait riche et puissant s’ils forgeaient pour lui des glaives comme celui que je caressais...
« Je le ferai, si tu me procures le métal blanc nécessaire. »
« Et tu m’en feras un, non, des dizaines aussi beaux, pour nous équiper tous ? »
« Crois-tu que je l’ai trouvé dans le ruisseau, en passant ! ? Ma caste est moins haute que la tienne mais, tout roi sois-tu, tu dois respecter tout travail conforme au plan des dieux. Puisque, à leur mépris, tu doutes encore, écoute-moi ! J’en ai un peu. Ton père me l’avait apporté afin que, le mêlant au métal rouge, j’ouvre pour vous des glaives de bronze. Je ne pouvais rien en faire. Je le mélangeais à tout mon cuivre, ils n’en étaient guère plus solides, il doutait encore plus ; je ne forgeais que deux ou trois armes superbes, il me demandait où étaient passées les autres, il m'accusait d’avoir gaspillé cet étain ou de n’en avoir réussi que quelques-uns et d’être mauvais forgeron. Plutôt que de faire un alliage déplorable, offense aux dieux, ou de voir sali mon honneur, je l’avais gardé sans m’en servir. Ton père périrait de n’avoir que des lames trop fragiles. Un jour lui succéderait un roi conscient du besoin de confier à de grands guerriers des armes dignes d’eux. C’est à lui que je réservais ces lingots confiés, crois-moi, avec force regrets et récriminations...

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n°5939
Marc Galan
Invité
Posté le 14-02-2009 à 10:32:52  answer
 

... Tu ne doutes pas de la nécessité des armes du meilleur bronze. Tu admets, je l’ai vu quand je te parlais, que l’étain et le cuivre sont indispensables à sa naissance... Mais tu doutes de moi. Avec ce peu de métal blanc, je forgerai pour toi les deux ou trois meilleurs glaives que tu aies jamais vus. Pour le nombre, cela dépendra du type d’arme que tu choisis... Tu verras ! »
« Seront-ils aussi beaux que celui du frère de mon père ? »
« Meilleurs ! Pewortor sait marteler l’airain pour lui donner une force et une solidité jamais atteinte. Fils, montre ton poignard ! »
... Il se dirigea vers une niche où il cachait ses biens. Il en sortit une petite arme, à la poignée très courte, à la lame très mince. La tenant par la pointe, il me la fit admirer. Soudain, il la fit sauter en l’air, la rattrapa par le manche, en donna un coup violent dans le mur de torchis. La lame y pénétra jusqu’à la garde. Lorsque, l’ayant retirée de la paroi, il la déposa dans ma main pour que je l’examine, elle était intacte, sans une brisure, ni la moindre éraflure...
« Ce poignard est son œuvre. Les deux, ou trois... Ah, tu préfères deux ! glaives que je vais ouvrer, puisque tel est ton désir, auront la même valeur. Nous nous y consacrerons, hors toute autre tâche. D’ici trois jours tu auras, en comptant celle de ton oncle, trois armes de héros. »
« Si c’était vrai ! »
« N’en doute pas ! Tu douterais des dieux. »
 
... La journée avait été bonne. Ils tiendraient leurs promesses. Bien plus que leurs serments, bien plus que leurs démonstrations, m’avait convaincu de voir Punesnizdos passer de son état de ver à la fierté, au bord de l’insulte quand j’avais douté de lui. Si je lui fournissais le métal blanc, il nous donnerait les moyens de vaincre. Fort de cette assurance, je refoulai mon impatience. Ces jours passèrent comme un rêve...
... Ce rêve ne fut exempt ni d’angoisse, ni d’interrogations. J’avais été tenté, après la récupération de l’arme de mon parent et ma facile victoire, de convoquer tous mes guerriers. Ils sauraient que le chemin du triomphe nous était à nouveau ouvert. J’en étais vite revenu. Et si mes forgerons, malgré leurs serments et ma certitude, n’aient jamais ouvré cette arme ! Je donnais un faux espoir et causais une déception atroce. Un seul glaive, fût-il le meilleur, n’assure pas la victoire. En sortant de chez eux, tant je me sentais assuré de leur capacité, j’avais à nouveau été près de céder à la tentation et de parler de ma grande espérance. Je gardai néanmoins le silence. Une vaine promesse, je perdais leur fragile confiance. Bien que leur roi, je n’avais aucun droit à l’erreur...

n°5992
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 21-02-2009 à 09:54:43  profilanswer
 

... Mon âge, les circonstances de mon élévation, notre appauvrissement, en renom et en biens, pendant la royauté de mon père. Il n’y avait rien là qui puisse me donner une autorité incontestable. J’étais en sursis, au risque de leur admiration sans bornes comme de leur total mépris. Tous étaient des fauves de guerre... Moi, un tendre adolescent, ou peu s’en faut, n’ayant jusqu’à présent prouvé son aptitude au combat que dans des assauts simulés avec des garçons de son âge, jamais contre des ennemis avides de notre sang... À moins que, habitués au long du règne précédent à vivre dans une médiocrité humiliante, mais tranquille, ils aient perdu goût à se battre. Ils discuteraient mon pouvoir si je voulais leur imposer la voie trop longtemps abandonnée du guerrier. Toutes ces idées sarabandaient dans ma tête. Ma certitude de triompher fut la plus forte, abolissant le temps... Mais les trois jours s’étaient écoulés quand, un matin, Pewortor vint me saluer...
... Il avait son air sûr de lui et arrogant qui ne l’a jamais quitté depuis. Son visage rayonnait. Il se rengorgeait, bombait le torse. Il prit le ton que nous utilisons pour déclamer le nom et les exploits de nos ancêtres. Mes glaives étaient prêts. Je serai satisfait des deux magnifiques lames qu’ils m'avaient forgées…
… Je n’avais pas coutume de regarder ce qui se passait chez eux, ni comment et combien de temps ils travaillaient. Je ne savais pas plus, pour ne m’en être jamais préoccupé, si l’on prenait aussi longtemps pour deux glaives, mais ils avaient été sans relâche sur la brèche et n’étaient jamais sortis de leur forge bruissant d’un rude labeur. Ce zèle était de bon augure. Les armes qui m’attendaient étaient des chefs d’œuvre. Leurs serments n’avaient pas été portés en vain...
... J’avais passé ces jours où se forgeait mon destin en état second. Je n’avais toutefois pas dormi. J’avais vu, l’un après l’autre, tous mes guerriers. Leur état d’esprit était à l’expectative et au mutisme. J’en avais sélectionné deux d’esprit ouvert et bons bretteurs. Ils avaient de plus l’art de briser le glaive de leurs adversaires, chaque fois que le sort présidant aux tournois individuels leur mettait en main des armes de qualité, avec force et art. Ils avaient été surpris, comme les autres, de mes questions...

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n°5995
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 22-02-2009 à 08:56:51  profilanswer
 

... Dans mon enthousiasme de savoir mes glaives prêts, je voulus les voir sur le champ. Pewortor s’esclaffa. Comptais-je courir par tout le village nu comme au sortir de ma mère ? Il m'apporterait ces lames. Je repris mes esprits. Je devais, avant de les ameuter, m’habiller et voir à quoi elles ressemblaient. J’aurais tout le temps, si elles répondaient à mes espérances, d’aller les chercher et leur expliquer ce que je voulais d’eux. En dépit des usages, je n’eus pas la patience d’attendre son retour mes armes à la main...
« Pars devant, je te rejoins ! »
... Je pris juste le temps d’enfiler mes braies, sans les lacer. Je le rattrapai à la porte de sa forge. Sitôt entrés, je me les fis présenter. Ils étaient superbes, un rêve de guerrier. Juste assez lourds pour tout briser, juste assez légers pour être maniés par des combattants athlétiques sans les fatiguer, et d’une solidité, et d’un fil, à toute épreuve. Aussitôt, je leur ordonnai de m'apporter les splendides bijoux. Je courus chez notre crieur. « Avertis chacun de venir au champ de Thonros après le repas de midi ! » . J’allai ensuite voir les vétérans si habiles à briser les lames... « Laissez tout. Suivez-moi ! » Comme le crieur, ils obtempérèrent, séance tenante, sans mot dire. Ils m’obéissaient, du moins : J’étais leur roi. Je voulais mieux. Ce soir, les dieux aidant, mon nom seul suffirait...
... Je leur expliquai mon but et mes intentions. Ils m’auraient pris pour un fou si je ne leur avais découvert mon secret. La vision, la contemplation, même, tant ils s’abandonnèrent à les regarder, de mes glaives, les détrompa. Ils les soupesèrent, les caressèrent. S’ils servaient mes projets pour rendre sa grandeur à notre clan, ils recevraient ces lames devant lesquelles ils s’extasiaient. Ils me jurèrent fidélité éternelle...
... Je fis un excellent repas, meilleur en tout cas que le leur. Je leur avais conseillé de ne rien manger avant leur démonstration. Ils seraient plus agiles et dispos face à des adversaires alourdis par la digestion. Aussitôt après, je me dirigeai vers le champ des combats. Nous nous y réunissions pour les tournois, l’entraînement, les assemblées destinées à évoquer l’avenir ou à prendre les plus graves décisions. Où mieux affirmer mon pouvoir ? ...

n°6003
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 27-02-2009 à 08:40:24  profilanswer
 

... Nombre de guerriers, tous en armes comme je leur avais fait demander, étaient là. J'attendis que les plus gloutons, ou les plus sceptiques, arrivent, et que nous soyons au complet, pour parler. Je les haranguai du ton le plus pénétré et le plus grave. Je brandis mon glaive de bronze, imité‚ en tous points par mes acolytes roulant au surplus des yeux menaçants, à l'appui de mes dires. Qu'ils se réjouissent ! Les choses allaient changer. Le premier signe en serait la fin de notre humiliation pendant ces tournois qui nous saignaient petit à petit, sans rémission, de nos richesses. Je ne le promis pas pour « Quand les dieux le voudront bien +, mais pour l'année à venir. Soucieux de savourer mon effet, j'observai les visages. J'en fus désarçonné. Ils reflétaient une telle variété, une telle confusion de sentiments ! J'y vis le bonheur et surtout la fierté, une immense fierté, mais aussi, hélas, une rare pitié à mon égard. On appréciait mon ambition, on moquait mes illusions.  
Je les scrutai avec encore plus d'attention. Un détail m'apparut, qui ne m'avait pas frappé avant. Les plus éloignés, qui m'avaient écouté d'une oreille distraite, gardaient leur quant-à-soi. Les plus proches, en revanche, avaient vu nos glaives brandis. Ils les examinaient, s'interrogeaient. L'éclat du soleil sur nos lames avait attiré leurs regards. Elles n'avaient pas la couleur habituelle. Il y avait un rapport entre elles et mes prétentions... Elles n'étaient peut-être pas si folles...
... Je fis un troisième tour d'horizon. Je ne m'étonnai plus des différences d'attitude selon l'endroit. Les plus éloignés étaient ceux arrivés le plus tard, qui doutaient depuis le début. N'ayant que mes mots pour les convaincre, et ne prêtant, d'instinct ou par volonté délibérée, aucune intérêt à ce qui viendrait les appuyer, ils restaient plongés dans l'incrédulité. Les plus proches, eux, étaient mieux disposés et cherchaient, ou acceptaient, tout indice visant à conforter la confiance qu'ils me consentaient. Dans l'ensemble, la tonalité restait au doute, à la méfiance, au mieux à l'indulgence envers moi, pauvre garçon enthousiaste et souhaitant leur redonner espoir… La vie, cruelle, me détromperait vite de mes rêves généreux...

n°6004
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 28-02-2009 à 09:03:28  profilanswer
 

... Je devais briser cette carapace tenant captifs leurs cœurs, rassurer ceux qui espéraient sans y croire, abattre l’orgueil de ceux qui me mésestimaient. Ils étaient une grosse dizaine. Les dehors de respect dont ils m’avaient entouré lors de ma visite n’étaient qu’un manteau troué. Il laissait voir leur hostilité et leur mépris...
... J’appelai les deux plus enragés. Ils avaient répandu partout, dans mon dos, que tout chien chasse de race. Je serais aussi pusillanime que mon père, adepte comme lui de demi-mesures, comme lui incapable de mener un de ces raids victorieux qui font le renom des plus nobles clans...
... Ces insinuations avaient pris. Même ceux qui les avaient rejetées, indignés, en avaient été touchés. Ils voyaient ma lignée dans les mauvaises grâces de Bhagos. Ils ne me condamnaient pourtant pas d’emblée. Ils me donnaient ma chance. Bhagos est versatile. D’ici à ce qu’il nous ait pris à nouveau en amitié...
... Ils sortirent des derniers rangs, bousculant, pour accéder au centre de la place, près de moi et de mes champions, tous ceux devant eux. Les quatre qui allaient se livrer un assaut étaient de force à peu près égale, mais, et c’est pour cela, en plus de leur langue de vipère, que je les avais choisis, mes adversaires passaient pour meilleurs combattants. Ils étaient de toutes les beuveries, où ils péroraient et se vantaient. Ils y avaient acquis grand prestige. Ce n’était pas le cas de mes compagnons, taiseux et peu liants. La gloire, disent les prêtres, c’est la grande parole. Qui proclame cent fois « J’ai tué un ennemi » passe pour plus vaillant que celui qui dit une fois, sans même insister, qu’il en a tué cent... Et ce n’est pas cent, mais mille fois, peut-être, qu’ils s’étaient prévalus de leurs prouesses...
... La gloire de ces deux-là, sans comparaison avec celle de mes champions, était partie intégrante, essentielle, de ma démonstration. Je fis reculer la foule. Un espace suffisant pour combattre se dégagea. J’ordonnai aux duellistes de s’affronter...

n°6009
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 01-03-2009 à 16:14:58  profilanswer
 

... Mes compagnons, bien stylés, avaient pris l’allure, non pas craintive (je n’aurais jamais pu le leur demander), mais mal assurée, d’hommes écrasés par le renom de leurs antagonistes. Ceux-ci étaient tout bouffis de superbe. Leur défaite en serait un double plaisir...
... L’assaut fut bref. Mes champions arrachèrent très vite des mains de leurs adversaires déconfits et humiliés leurs glaives, l’un fort ébréché, l’autre brisé. Je désignai à nouveau deux sceptiques, connus eux aussi pour leur jactance. Ce deuxième engagement ne fut pas beaucoup plus long, avec le même résultat positif, plus une longue estafilade sur le bras d’un de mes opposants... Un des miens avait un compte à régler. Je fis semblant de n’en rien remarquer, mais il avait porté ce coup après avoir désarmé son adversaire...
... Il y eut au total cinq doubles duels, tous à l’avantage des mêmes. Je donnai alors, en dépit de leur évident désir de poursuivre, le signal de la fin des combats. Ma démonstration avait parlé assez haut. La défaite d’un d’entre eux ne devait pas venir en briser tout l’effet. La fatigue pouvait leur être fatale. Sans m’être battu, je sentais une douleur diffuse s’irradier dans mon bras levé. Il devait en être de même pour eux. Ils avaient beau être plus forts, plus endurcis, une défaillance pouvait survenir. Si cela était, la brèche ouverte dans les esprits sceptiques et méfiants se refermerait pour longtemps. Ils m’obéirent, quoique à regret. Ils baissèrent les armes. Brandissant toujours mon glaive, qui me pesait de plus en plus, bien haut, je jetai un long regard sur mes guerriers...
 
... Une métamorphose, il n’est pas d’autre mot. Des attitudes de fronde, d’incrédulité, de condescendance, au mieux de compassion, manifestées avant ces combats, plus rien ne restait. On me croyait, maintenant. Cette confiance pouvait être éphémère... Je devrais la justifier. Elle était, en cet instant, totale. L’assemblée était aussi enflammée par la fulgurance des combats qu’effrayée par l’aisance avec laquelle ceux qui utilisaient nos vieux glaives avaient été défaits. Elle avait percé le mystère de la victoire de mes champions. Cela lui ouvrait de nouveaux, et très larges, horizons...
... Devant cette attitude ouverte, je n’avais plus qu’à parler. Ils recevraient cette partie de mon discours avec autant de ferveur qu'ils avaient accueilli l’autre avec indifférence...

n°6013
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 04-03-2009 à 10:14:20  profilanswer
 

« Voyez la qualité des armes que font mes hommes du métal, qui ont compris que notre clan a un vrai chef et que le temps des victoires et des raids chez l’ennemi est revenu. Jusqu’à ce jour, vous n’aviez jamais eu d’armes dignes de vous. Je connais la vaillance des vaincus. À armes égales, ils auraient tenu tête, en un long combat, à leurs adversaires. »
... Je tenais à ménager leur susceptibilité. Ceci expédié, j’en revins à mes soucis...
« Vous avez tous participé ou assisté à nos tournois. Chaque fois qu’un des nôtres héritait d’une arme de valeur, il a vaincu. Mon prédécesseur donnait à des neres comme vous des glaives tout juste bons pour des troisième caste. J’en aurais à peine voulu pour égorger de jeunes gorets ou peler des raves. Moi, je vous apporterai des glaives de grands guerriers, forgés pour la victoire. »
... Tous crièrent, comme un seul homme. Ils voulaient des armes comme les nôtres. Ils étaient prêts, pour en obtenir, à tous les renoncements et à tous les efforts. Pour faire bonne mesure, ils hurlèrent des malédictions à l’encontre de mon père. Il leur avait fait grande et male honte, comme disent les antiques formules d’exécration, en ne leur permettant de disposer que de lames, fragiles comme des brindilles, indignes d’eux...
... Leur enthousiasme, tant il me réchauffa le cœur, me fit l’effet d’un brasier en plein hiver. Il me donna surtout l’occasion, c’était le plus important, de leur faire accepter un nouveau projet. Je l’avais formé parce que mes forgerons étaient des maîtres dans leur art. Sans le sol de cette démonstration et de la joie qui avait suivi, il n’aurait pu éclore. Ce sol était prêt, à moi d’y faire germer mes idées...
... Ils avaient juré, dans leur exultation, être disposés à tous les efforts, tous les sacrifices. Ils allaient, même si c’était provisoire, le regretter. Nous aimons tous posséder de beaux chevaux et de beaux troupeaux... J’allais troquer la majorité de notre cheptel – peu important à l’époque. Ce n’en était pas moins un crève-cœur – contre un maximum de lingots d’étain (Dieux merci, nous avions d’assez importantes réserves de cuivre). Dès l’obtention de ce précieux métal, nos armuriers nous forgeraient de nouveaux glaives. Je fis aussi une obscure allusion, pour éviter à la fois des reproches futurs et des protestations bien présentes, à la probable nécessité de nous nourrir de chèvre, de mouton, peut-être même, certains jours, de glands et de faines, au lieu de délicieuse chair de bœuf ou autres viandes nobles, seules chères dignes de régaler les guerriers. Certains m’avaient compris. Ils s’apprêtaient à récriminer. Je les prévins. J’allais organiser de grandes battues. Les aurochs, les sangliers, voire quelques mange-miel, viendraient, si Bhagos le voulait et si nous étions assez habiles, compléter ce piteux ordinaire. Cette perspective effaça leur ressentiment. Ils ne m’avertirent même pas de me considérer comme maudit si j’échouais. Cela se fait toujours, autant que je sache, quand un chef présente un projet impliquant des privations pour son wiks. Les dieux m’approuvaient...
... Dès le lendemain, on amena et réunit les bêtes à échanger au champ où j’avais triomphé la veille. Je ne gardai que les femelles pleines et quelques mâles aux flancs ardents. Ils seraient notre enjeu pour le prochain tournoi. J’y miserais, si j’avais mes nouvelles armes, le montant le plus élevé autorisé. En cas d’échec, c’était la ruine. J’avais déjà refusé de l’envisager. Entrebâillez d’un cheveu la porte à cette idée, elle envahit la maison. Je ne pouvais me le permettre...
... Les seules protestations, bien timides, me vinrent du bhlaghmen. Il manquerait de bœufs à immoler. Je ne pus, bien que décidé à ignorer son avis, lui donner tort. Le soleil aurait le temps de se coucher – tu connais les prêtres – si je te racontais les trésors d’arguties que je déployai pour lui faire admettre que les dieux attendraient. Nous discutâmes tout un jour, avec des arguments dignes des bas marchandages de deux paysans échangeant des fagots contre des raves, avant d’y parvenir. Je n’arrachai son accord qu’en lui promettant une part de butin double de celle donnée par mon père. Encore l’obtins-je en lui laissant sacrifier d’un bœuf (il ne choisit pas le moins beau) afin de nous obtenir la faveur de Bhagos dans notre troc et nos battues...

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n°6015
marc-galan
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Posté le 05-03-2009 à 08:37:24  profilanswer
 

... J’ai tort d’en dire tout ce mal. Si les robes de lin sont avides et tortueux bien qu’on arrive, de temps à autre, à être plus malin qu’eux, le nôtre était digne de sa naissance. Son sacrifice fut parfait en tous points. Le Borgne nous favorisa de manière insolente...
... Juste après, j’avais envoyé une colonne, Pewortor à leur tête, convoyer les animaux à troquer contre le métal blanc. Ils étaient partis pour un long périple. Je n’attendais leur retour qu’au plus froid de l’hiver. La chance leur sourit. Au bout d’environ un quartier, mon forgeron – Il n’était là que pour examiner l’étain, mais avait exigé et obtenu que je lui confie, dans mon enthousiasme, les insignes de chef de sa troupe. – et les hommes de sa mince escorte croisèrent un petit groupe de guerriers. Après avoir, selon ses dires, regardé avec envie leurs bêtes, déception leurs armes (elles faisaient, dans leurs gaines, illusion), ils les saluèrent. Une sévère peste avait frappé tout leur cheptel, à dix jours de chevauchée. Ils étaient à la recherche de nouveaux animaux pour le reconstituer...
... Il s’inquiéta. Son troupeau ne risquait-il pas, lui aussi, d'en périr ? On le rassura. Elle était finie depuis environ deux lunes. Aucune bête n’y avait succombé depuis lors. Ils n’auraient pas été assez fous de chercher à s’en procurer de nouvelles, au risque de les voir crever...
... Il avait tout écouté dans l’espoir d’y trouver quelque indication ou avantage. Pouvaient-ils préciser leur requête ? On discute mieux avec des solliciteurs. Ils ne perdirent pas de temps pour tenter de mieux formuler leurs besoins. Il était trop vital pour eux de retrouver au plus vite les bœufs et les chevaux qu’ils possédaient avant la catastrophe...
« Vous, et vos voisins, accepteriez d’échanger certains de vos biens contre nos bêtes ? »  
« Sûr et certain, et aux conditions les meilleures... Songe qu’il y en a, même si ce ne sont pas les plus nombreux, qui ont perdu tout leur cheptel... Songe qu’il y a – ça me fait horreur rien que de le dire – des guerriers qui n’ont même plus de cheval. »  
... Pewortor était forgeron. Une telle disgrâce n’eût pas dû le frapper beaucoup. Il ne put s’empêcher de compatir...
« Dieux, c’est dur, ça ! Rien qu’à l’entendre ! »  
« Le pire, mais ça va être votre chance, c’est qu’il y a des wikos chargés de butin à ne savoir qu’en faire... À moins que vous ne soyez comme les autres. Ils n’ont pas voulu troquer leurs bêtes contre nos trésors, comme s’ils avaient peur. »  

n°6017
marc-galan
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Posté le 07-03-2009 à 08:27:15  profilanswer
 

« De quoi ? Que le mal y dorme encore, prêt à se répandre dans leurs villages ? »
« Je l’ignore. Ils ont refusé tout troc, c’est tout. Ils attendent que l’hiver les en ait purifiés. Il fait bien disparaître la vermine. »
... Y avait-il encore du danger ? Leurs chevaux semblaient sains. Ils leur avaient fait serment que la maladie était terminée. Le risque en valait la peine. Il jeta un regard circulaire. Chacun pensait comme lui. Il n’hésita plus...
« Tu m’as l’air bien au courant de la situation. Sois notre guide et accompagnez-nous vers ceux qui ont tant besoin de chevaux et de gros bétail... Pour que tu sois allé si loin, ton village est l’un des plus touchés ? »
« Tu vois nos chevaux ? Nous sommes les seuls à en posséder encore... Pour en avoir, nous troquerons beaucoup de peaux et de métal. »
« Des peaux, des peaux, nous en avons déjà trop, nous pourrions affronter cent hivers... Du métal, je ne dis pas non, ça dépendra de ce que vous m’offrez. Avez-vous du métal blanc ? »
« Euh, oui, un peu ! »
« C’est ce qui m’intéresserait le plus. »
« Je connais deux villages qui en ont à ne savoir qu’en faire, et qui ont perdu tout leur bétail... Mais peut-être sont-ils comme toi, peut-être aiment-ils le métal blanc, et feront-ils des difficultés pour te l’échanger contre tes bêtes ? »
« Es-tu sûr de bien connaître les malheurs et les possibilités de tes voisins ? Qu’importe, si tu me dis qu’ils pourraient faire des difficultés, j’irai ailleurs. La peste a frappé assez loin. Il ne manquera pas de villages sans cheptel, avec du métal blanc en abondance, prêts à le troquer sans faire de manières, eux. »
... Le guide inspira un grand coup. Il en avait trop fait. Une bonne affaire, propre à l’enrichir et à gonfler son prestige, risquait de lui échapper...
« Tu sais, je connais bien ceux qui ont du métal blanc. J’aurais toujours moyen de m’arranger avec eux. Ils t’écouteraient volontiers, mais avec moi, tu l’auras pour encore moins que tu ne l’espérais. Dis-moi tes conditions. Je les leur transmettrai, et leur ferai encore rabattre dessus... Et euh, hum, il me faudra faire sacrifier aux dieux. Les prêtres leur demanderont leur accord. »
« Ta piété fait plaisir ! Rassure-toi, les dieux ne seront pas oubliés... Toi non plus. C’est une joie d’obliger un homme pieux. Contente-toi de veiller à ce que nous ayons de TRÈS bonnes conditions ! »
« Très bien, continuons ! »

n°6022
marc-galan
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Posté le 09-03-2009 à 09:23:39  profilanswer
 

... Les premiers bosquets avaient avalé ceux qui partaient quérir le métal. La poussière soulevée par leurs chevaux n’était pas retombée que j’annonçai de grandes chasses. Réussies, elles empêcheraient les miens, ne les voyant pas revenir (nous ne les attendions pas, au mieux, avant trois lunes), de succomber au désespoir. Le goût du gibier sur la langue étouffe l’amertume de l’attente et de l’inquiétude. Il fallait que ces traques soient fructueuses. J’autorisai les troisième caste à tendre leurs rets et collets dans nos garennes. Ils piégèrent à profusion lièvres et hérissons, dont nous prîmes la moitié, de quoi faire bombance un quartier. Ce n’était que des amuse-gueule. Le gros gibier seul est une proie digne d’un fils de Thonros. Mes hommes supporteraient le gruau s’il y avait, pour le relever de temps à autre, de cette délicieuse viande sauvage. J’avais sinon tout à craindre de leur haine et de leur mépris envers Kleworegs, le chien fou qui n’a pas tenu ses promesses. J’étais condamné, au nom des efforts et peines que j’en exigeais, à ne pas échouer...
... Je les réunis. Qu’ils se préparent ! Nous allions courir sus à nos proies favorites. Mange-miel bien gavés, à la graisse qui guérit tout, sangliers repus des fruits de l’automne, aurochs bien gras, auprès desquels nos vaches sont chèvres faméliques, tous à ne savoir qu’en faire, seraient de notre prochaine ripaille...
... Pour cette expédition, nul besoin de glaives. Mieux valait de lourds épieux à la pointe durcie. Ils sont, plus que les lames, l’arme idéale contre le gros gibier, la terreur de l’urus et du porc sauvage. Un quartier durant, une intense, fiévreuse activité régna autour de nos feux. Nous passions à la flamme de grosses branches épointées...
... Rien qu’à les tenir, mes guerriers avaient repris tout leur cœur. Avec eux, ils affronteraient, et vaincraient, les bêtes les plus farouches. Nouveau signe des dieux, nos éclaireurs nous signalèrent, non loin, un grand troupeau d’ures. La conjonction entre les efforts demandés, ma décision de lancer une grande battue pour avoir de quoi manger comme des guerriers cet hiver, et le passage de cette horde où nous allions cueillir nos victimes, prouvait la bienveillance de Bhagos à mon égard. Plus personne ne doutait. Le distributeur de toutes choses m’avait élu l’un de ses favoris. J'ordonnais, c’était lui qui parlait par ma bouche. Le bruit en courut par tout le wiks. Au bout de quelques jours, sans avoir encore montré ni mon aptitude au vrai combat, ni ma capacité ou mon art de mener les miens à la victoire, ils me louaient comme Kleworegs le pieux. C'était un signe. Seuls les rois maintes fois vainqueurs, preuve que les dieux les ont en grande estime et soutien, y ont droit...

n°6024
marc-galan
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Posté le 10-03-2009 à 10:09:34  profilanswer
 

... Transactions et échanges ne prirent que deux quartiers... À peine la moitié du temps prévu. Ils devaient revenir aux frimas. Ce fut avant le gel, quand il restait encore quelques rares feuilles aux branches. De même, je m’attendais à avoir juste assez pour nous équiper en vue du prochain tournoi. Il me rapportait de quoi nous armer tous, et au-delà. Il avait poussé la coquetterie jusqu’à me ramener un coursier dont je ne m’étais séparé qu’à grand peine et regret. Il le montait, ayant cédé son moins beau cheval à la place. Je ne pouvais guère le lui reprendre. Va-t-on marchander à qui vous offre tout ce que vous désirez, et au-delà ? Tout cet étain nous a été bien utile. Depuis, tu sais comme il a augmenté ! Là où il fallait un bœuf, il en faut trois, quatre parfois... Et il avait eu ses lingots pour encore moins, la moitié peut-être
 
Le chef de patrouille devint tout rouge. Toutes ces combines puaient l’immoralité. Il n’aurait pas dû appeler ner cet artificieux Pewortor... Ce qui était fait, pour sa plus grande gloire d’ailleurs, était fait. Il n’allait pas revenir dessus. Dans cette affaire de transaction, le village entier de Kleworegs, et lui le premier, était solidaire et complice. Soucieux de bonnes relations avec lui, il s’abstint de faire la morale. Il préféra s’inquiéter de ses battues.
 
… Nous partîmes à la rencontre des aurochs. Pour la première fois, quelques vieillards d’âge canonique voulurent nous accompagner. Je saluai leur grand âge et plus encore leur vaillance... Cette chasse est dangereuse entre toutes. Ils avaient décidé d'y participer afin, si les dieux daignaient leur sourire, d’y trouver une mort digne de leur sang. Ils feraient le sacrifice de leur vie pour ne pas rester, bouches inutiles, à notre charge, et nous aider. C'était un prix bien doux. Notre wiks, de nombreux signes l’annonçaient, vivrait dans la gloire et le triomphe. Il leur plaisait d’être les premiers héros morts sous mon règne, et célébrés pour ce geste, plutôt que des vieillards à qui, sous la mince écorce du respect, on reprocherait le peu qu’ils mangeaient. Ils me priaient, et même exigeaient de moi, en vertu de la déférence que je devais à leur vieillesse, de leur désigner les positions les plus exposées, qu’un chasseur doit tenir sans faillir au risque d’être piétiné. Je ne devais ni me priver de vétérans, en pleine force de l’âge, ni exposer à ces postes des jeunes, enclins à s’effrayer devant la charge aveugle des ures. Eux, ils tiendraient. S’ils y périssaient, la perte ne serait pas bien grande pour le village. Leur gloire, en revanche, serait large comme toute la steppe. Ils banquetteraient au festin de Thonros...

n°6037
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 16-03-2009 à 08:41:42  profilanswer
 

... J’acceptai leur offre, et la fis proclamer partout. Tous les louèrent. Notre village enverrait enfin aux dieux, après tant d’années (on avait vite oublié la mort de mon père !) des guerriers tombés au combat. Ils nous soutiendraient auprès d’eux, et seraient exaucés. Nous aurions bientôt des ennemis nombreux et puissants à qui nous affronter, avec un butin à l’avenant. Notre moral était plus élevé, s’il est possible, que Soleil à midi...
.. Mes éclaireurs ne nous avaient pas trompés ni exagéré, suivant la coutume de certains chasseurs, l’importance du troupeau. Les énormes bovins formaient une horde dense comme un beau champ d’épis. La ponction que nous y ferions serait pour la troupe de ces monstres ce qu’une touffe d’herbe broutée est pour la steppe, une minuscule blessure qui se cicatrise en moins d’une saison...
... Nous en tuâmes assez pour passer un long hiver, au prix de deux morts. Deux de nos vieillards avaient vu des urus faire une brusque volte pour s’échapper. Ils s’étaient précipités devant eux, épieux pointés. Ils avaient été tous les deux éventrés et foulés à mort. Les géants cornus n’en étaient pas sortis indemnes. Nous n’eûmes qu’à les achever, tant ils y étaient allés de bon cœur. Eux n’étaient plus que charpie... Ces brutes montrent la plus violente fureur dans leur agonie. Nous les enterrâmes sur le lieu de leur exploit. Leurs cuirasses et de nombreux biens, récompense de ce haut fait, reposent dans notre cimetière des héros. Les autres anciens, qui avaient proposé de se sacrifier, enviaient leur sort. Le prêtre les consola. Ils n’avaient pas démérité. Thonros leur réservait un trépas encore plus noble. Le crurent-ils ? Ils le feignirent. J’ajoutai que le Seigneur des guerriers les avait laissé survivre afin que leurs derniers jours nous voient renouer avec la victoire et les beaux butins. Ils louèrent sa sagesse et reprirent bonne figure. Nous dépouillâmes et dépeçâmes toutes nos victimes. Nous découpâmes leur viande en fines lanières. Elle sécherait plus vite. Cette tâche nous occupa plus d’une lune. Avant la fin de la saison froide, nous disposions de nourriture et de cuir à foison...

n°6038
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 17-03-2009 à 08:46:04  profilanswer
 

... Nous revînmes au village. Pewortor n'était toujours pas de retour. Il n'arriverait pas avant au moins une lune et deux quartiers... À peine un quartier plus tard, un de ses messagers survint. Il me rapporta leur succès. À l'appui de ses assertions, il avait de quoi forger déjà plusieurs beaux glaives. Je fis, aussitôt, porter le métal à Punesnizdos. Il tomba à genoux, remercia les dieux. Son geste de dévotion terminé, il bouta le feu au foyer de sa forge...
... Deux jours après, la troupe était là. Je rendis grâces aux divinités de nous avoir permis de faire aussi bonne chasse. À cause de leur retour prématuré, j'avais bien plus de bouches à nourrir, dès les premiers mauvais jours, que prévu. Bhagos, quoique borgne, voit tout. Il avait suppléé à mon ignorance. Il nous avait offert toute cette viande supplémentaire en prévision... Mais lui et ceux de son espèce sont des dieux, quand nous ne sommes que des hommes...
... À cette occasion, je fis, aux démons la lésine, préparer une grande fête. Elle fut à la hauteur de la nouvelle et infaillible générosité du ciel. Amasser et grignoter comme le hamster aux lourdes bajoues ou l'écureuil cacheur de graines lui auraient été offense et grave insulte. Nous aurions perdu sa faveur. Nous l'honorerions en festoyant. Il nous avait comblés de ses bienfaits pour la saison froide. Il ne devait nous rester aucune réserve à l'entrée de la saison chaude. Voyant notre piété et notre confiance, il remettrait sur notre chemin noble gibier et beaux butins...
... Notre banquet fut copieux, l'hydromel plus copieux encore. Nous invitâmes les troisième caste à venir se goberger. Ils ne s'en privèrent pas. Il y eut le lendemain de pénibles réveils, le mien pour le premier. Je sortis sous la pluie pour me remettre de la folle nuit. Je me rendis à la forge. Pewortor, traité la veille au soir comme un des nôtres, cuvait quelque part son medhu. Il restait introuvable ou sourd à tous appels. Son père était déjà debout. Il se tenait devant son foyer où régnait un vrai brasier. Il avait anticipé mon ordre. Il s'était mis au travail sans délai... »  

n°6043
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 18-03-2009 à 09:22:20  profilanswer
 

Plusieurs fumées, à peine visibles, apparurent au loin, régulières, échelonnées. Le village où ils trouveraient gîte et couvert n’était plus loin. Kleworegs s’étonna. Quel chemin parcouru pendant qu’il racontait son histoire ! Son récit, consacré à célébrer sa gloire et à exalter ses hauts faits, avait pourtant été si bref !
Il interrogea son voisin. Le village qu’il devinait était-il celui de leurs hôtes ? Le chef de patrouille était fier. Il ne s’était en rien fourvoyé. Il les avait menés droit et vite. Il se rengorgea, le lui confirma. Cette halte leur ferait tous du bien... S'il continuait, en attendant qu’on y arrive, le récit de sa jeunesse ?
Il refusa. Il lui en réservait la suite pour plus tard. Mieux valait soigner leur entrée. Ce ne serait pas digne de pénétrer chez ces gens en devisant comme une paire de vieux amis. Leur arrivée devait être pleine de pompe et de majesté. Elle porterait haut le flambeau de leur vaillance. Elle redonnerait à ce clan qui semblait, à ses dires, les avoir perdues, la fierté de sa race et l’envie d’aller se battre au lieu de se contenter de petits raids et de piégeage de gibier.
Il n'alla pas plus loin, soudain inquiet. Il était peut-être le seul – non, pas le seul, lui et une petite poignée de rois de sa trempe – à faire digue contre les Muets, à semer la terreur dans leurs camps et à oser se porter bien au-delà des marches d’Aryana pendant la saison des combats. D’autres, de nombreux clans, devaient d’ores et déjà penser et agir comme lui. Même les plus grands guerriers ne sont pas éternels.
Il songeait parfois à sa succession. Nul, parmi les siens, n’avait les épaules assez larges. La protection de Bhagos sur son clan risquait de s’éteindre avec sa vie. Ah, qu’il ait un enfant mâle, et qui vive !

 

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Il était arrivé depuis un bon moment au puy aux aulnes. Il avait commencé par s’allonger contre un petit talus. Un bon somme, et il irait aux anciennes emblavures observer ceux qu’il voulait tuer. Tout revigoré, il avançait. Il avait repéré un poste d’observation idéal. Le vent lui soufflait au visage. Son odeur n’alerterait pas les porcs.
Il s’y installa. Il avait connu plus confortable. Qu’importe, il n’en ferait pas sa maison. Le plaisir d’abattre un beau solitaire l’attendait. Il valait bien les petits ennuis de cet affût.


Message édité par marc-galan le 18-03-2009 à 09:23:06
n°6047
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 22-03-2009 à 10:40:41  profilanswer
 

UN MYSTÈRE
 
 Le messager était arrivé. Ils l'entourèrent. Il dit qui il était, qui l'avait envoyé, ce que ses mandants désiraient. Leur roi survint. Plus physionomiste que les siens, il reconnut un des hôtes honorés l'avant-veille. Il leur intima silence et l'écouta. Il recevrait avec plaisir une glorieuse troupe de retour d'un raid profitable. C'était un grand, mais trop rare honneur. Qu'elle célèbre avec eux la fête des moissons ! Sommet de l'activité des paysans, elles venaient de finir. Son village ne vivait que des travaux des champs. Leur heureuse conclusion donnait lieu à une série de festivités dédiées aux dieux de la nature et de la fécondité. Ils y seraient bienvenus.  
 Il partit au devant d'elle. Son prêtre-sacrificateur l'accompagnait, fier, droit. Ce soir, il accomplirait les rites et ferait les oblations pour remercier les dieux de leurs dons et les prier d'être encore plus généreux l'année suivante. C'était la formule consacrée, même quand ils avaient été chiches. Il ne fallait pas les fâcher. Cette année, elle ne serait pas de pure forme. Ils avaient gâté le clan comme jamais.  
 La troupe de Kleworegs arriva. La suivait une longue file de captifs mis à la queue leu leu pour les impressionner. C'était réussi. Devant ce long serpent se déroulant, solennel, ils étaient saisis de fierté et de frayeur. Fierté – ils étaient les frères de ces héros auréolés de victoire. Frayeur – les dieux les jugeraient à leur aune, de tant de coudées supérieure. Vint le souvenir. Il y eut, plus fort que la frayeur, ce qu'ils n'osaient exprimer. Autant ne plus penser ! Ils plongèrent, maîtres d'un clan sans ambition, en ayant oublié le sens, dans l'admiration. Ils s'extasièrent devant le cortège : même le bétail faisait une entrée impeccable. Pas un pour ruer ou divaguer. Elle était polluée d'arrière-pensées, d'une jalousie morbide, devant leur superbe. Ils avaient choisi la voie du triomphe ; eux, la rampante médiocrité.
Kleworegs, son bhlaghmen et le chef de patrouille se tenaient à leurs côtés. Ils regardaient, avec un bel ensemble, défiler ses troupes et leur butin. Il observait, du coin de l'œil, ses hôtes. Le prêtre portait comme il sied une robe de lin blanc, mais que dire de la peau lainée du roi ? Elle était bonne pour un éleveur, indigne d'un guerrier. Pourquoi cette irrévérence ? Il pouvait, si cela chantait aux siens, porter des haillons en l'absence d'hôtes. Il devait arborer sa plus belle fourrure pour recevoir. Ce laisser-aller, ce manque de dignité, puaient le dédain des dieux. Que ce clan prenne garde ! Un tel maître le menait droit à sa perte. Pourvu que leur exemple le remette, avant qu'il ne soit trop tard, sur le bon chemin ! De plus vaillants que lui avaient rejeté les Muets au loin. Il ne s'en féliciterait jamais assez. Il eût, sinon, ployé le genou devant eux, ennemis farouches et déterminés malgré tous leurs vices.  

n°6050
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 26-03-2009 à 04:54:13  profilanswer
 

Les sentiments personnels ne doivent pas prendre le pas sur la loi, ni interférer avec. Le monde repose sur un tel pilier. Faisant fi de son mépris, Kleworegs avait, arrivé face à cet homme à si miteuse mise, arrêté son cheval. Il en était descendu. Il l'avait salué du ton de politesse affectée qu'emploient entre eux des inconnus de même haut rang. Il continuait, toujours courtois. L'hospitalité est dans les mains d'un dieu. On doit en respecter les formes. Il n'y faillirait pas, tout désir qu'il en ait.
Les prêtres firent montre de la même amabilité. Ils se saluèrent et s'embrassèrent. Selon la règle, celui de Kleworegs demanda, au nom des siens, pour l'amour d'Aryamenos, l'hospitalité. Comme le voulait la loi éternelle, celui du village les invita à être leurs hôtes pour trois jours. Il ne leur demanda que le nom de leur animal tabou pour fixer leurs interdits respectifs et éviter tout malentendu qui rendrait le séjour pesant.
Il était fier de ce rôle, vestige du temps où les rois étaient élus dans sa caste. C'était un des rares pouvoirs, avec celui de présider aux cérémonies et de sacrifier, qui leur restaient. En ce jour, il recevait une tribu glorieuse et menait la grande fête des moissons. Il retrouvait cette puissance des temps très anciens, où seul existait, pour différencier l'homme de la bête, cette tradition. Une tradition devenue un objet de fierté, pour certains une occasion de profit. Les clans bien reçus remerciaient en laissant des cadeaux à proportion de l'accueil et de leurs richesses. Les <em>wikos</em> de quelque renom mettaient un point d'honneur à régaler leurs hôtes de réceptions somptueuses auxquelles répondaient des cadeaux pouvant aller jusqu'au double. Avec quelque intérêt. On méprisait les clans répugnant à s'y prêter. On les évitait, on se refusait à les fréquenter. Leurs enfants à marier ne trouvaient aucun parti. Ils dépérissaient et tombaient dans l'oubli. C'était heureux que l'hospitalité dépende de lui. Son roi avait tendance à l'avarice. Leur hôte, homme à pratiquer et honorer la libéralité, en eût été fâché.

n°6052
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 29-03-2009 à 22:39:40  profilanswer
 

L'invitation transmise, les cavaliers mirent pied à terre. Il les invita à se réjouir. La fête des moissons, à en entendre les préparatifs, serait plaisante. Fête des paysans, ces réjouissances admettaient sans réserve aucune la présence des neres, quand la réciproque n'était pas souvent vraie. Ils promirent d'y assister. Guerriers et a fortiori prêtres peuvent assister à toutes les cérémonies, sauf certains cultes féminins de la fécondité, même si leur présence y pèse... Aujourd'hui, ils étaient les bienvenus. C'était toujours le cas pour la fête des moissons. Quand elle était réussie, les neres renvoyaient la pareille en invitant les wiroi aux festins célébrant la fin des chasses. Ils ne rateraient pas une telle occasion de se régaler plus tard de beau gibier.
Ils entrèrent dans l'enclos. Les paysans s'affairaient à diverses tâches préludant à la fête. Leur rumeur les avait alléchés. Leur vision les passionna. Ils contemplaient tout. Les monceaux de bale, qui brûleraient pour alimenter les feux de joie nocturnes, étaient des indices évidents, à moins d'épis vides, d'une plantureuse récolte, partant d'une soirée mémorable. Les longs va-et-vient des femmes portant sur leur tête des cruchons de bière ne l'étaient pas moins. Elles les recouvraient de linges humides. En séchant, ils allaient la rafraîchir et en conserver cette fraîcheur tout au long de la nuit. Un peu à l'écart, des jeunes gens s'essayaient à quelques pas de danse. Tout sentait la fête. Tout laissait présager qu'elle serait réussie. Ils n'en tiquèrent pas moins. Il y avait chez leurs hôtes, en particulier les rares neres, une lassitude innée. Ils en furent choqués. Une telle attitude ne s'accordait pas avec leur naissance.
Le sacrificateur les avait abandonnés. Il pénétra dans sa maison. Cette hutte n'avait rien, en taille et en beauté, d'une demeure de bhlaghmen. Il en sortit peu après, sur la tête une dépouille de loutre au lustre magnifique. Il y avait tout autour du village, l'irriguant et contribuant à la richesse de ses récoltes, des ruisseaux à l'onde claire et pure où elles s'ébattaient, tout à leur aise, sans risque d'être chassées. La loutre, son animal tutélaire, était protégée par son statut de totem, ancêtre du clan installé dans les parages. La blesser ou la tuer était aussi sacrilège et criminel que de porter la main sur un prêtre. Ce serait châtié, si cela arrivait, avec la même sévérité. Un tel forfait restait bien improbable. De mémoire de plusieurs générations, il n'avait jamais été commis.  

n°6064
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 02-04-2009 à 22:43:23  profilanswer
 

En s'installant au village, même pour une brève période, les hôtes devaient en respecter les lois et les interdits. Plusieurs guerriers avaient de somptueuses peaux de loutre. La sortie du prêtre revêtu de sa dépouille, en vue de les informer de son totem, leur signifiait d'abandonner, tant qu'ils y resteraient, leur fourrure de dilection. Ils allèrent les cacher parmi le butin et prirent la première tunique venue, pas toujours à leur goût, ni à leur taille. Même les plus mal attifés se consolèrent de leur allure ridicule. Elle était provisoire. Ils reviendraient chercher vêtement plus convenable.
En réponse, il informa ses ouailles de leur totem. Elles seraient tenues de le respecter pendant trois jours. Leur séjour ne serait pas plus long. Mais le droit d'hospitalité est le signe distinctif des hommes.
Cheval ailé, animal des légendes ; loutre, gibier à la chair insipide. Ils s'équilibraient. Aucun des interdits réciproques ne serait pesant. C'était, ils en tombèrent d'accord, une bonne chose. Des clans en venaient aux mains pour ça à l'occasion de festivités trop arrosées. Pour un mot de trop, souvent une vantardise (les loups gris, j'en vois douze, j'en tue cinq et j'enfile les autres, ou autres amabilités), une bataille rangée éclatait avec la soudaineté de l'orage. Il n'y avait pas de morts – les armes restaient sous la garde des première caste – mais, le calme revenu et dissipée l'ivresse, nez cassés, dents brisées, côtes fêlées ne se comptaient plus.
Ils n'en voulaient pas. Il y avait déjà trop de clans – par chance, de petit lignage – séparés pour une telle dette d'honneur par des querelles inextricables et des haines rancies. Elle empêchait alliances et mariages profitables. Il y en avait même qui se faisaient la guerre depuis le début du monde. Au cours d'un banquet où l'hydromel avait trop coulé, un ivrogne avait massacré l'animal (gibier trop délicieux ou prédateur trop détesté) vénéré de ses hôtes. Le clan sacrilège n'avait voulu ni livrer, ni punir le provocateur. Il avait refusé de payer l'amende du sang pour les animaux sacrés abattus. Depuis, ils se haïssaient. Leur combat, même codifié par la loi interdisant la bataille en armes et par les nécessités de la survie, n'en était pas moins inexpiable. Plusieurs fois déjà le conseil des prêtres avait dû décider, au vu de récits d'au-delà de la mémoire, qui était coupable. Ils avaient menacé de le déclarer loup. Certains conflits, dangereux pour l'existence même du peuple, s’étaient ainsi calmés sans s'éteindre jamais.

n°6075
marc-galan
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Posté le 06-04-2009 à 14:13:12  profilanswer
 

Il n'y avait aucun risque de cette sorte, ni même d'une simple bagarre. Au village des Loutres, on n'avait jamais vu de cheval ailé, en tout cas pas depuis sa fondation. Il serait douteux qu'un apparaisse cette nuit. Encore plus qu'alors un villageois le blesse ou le tue. Le prêtre de Kleworegs sourit. Le hasard serait en effet bien grand, bien malicieux. Il le rassura. Les siens n'étaient pas des pêcheurs. Ils n'avaient aucun sujet de querelle avec elles. Elles vivaient assez loin de l'enclos, dans les rivières et les rus qui l'entouraient, pour que même le guerrier le plus imbibé n'ose sortir, seul dans la nuit où rôde la peur, accomplir un sacrilège. Tout laissait prévoir des relations satisfaisantes... Les clans sympathisaient. Revoir un wiks après leur long périple réjouissait leur cœur. Ils avaient été contraints à l'austère vie des nomades pendant la longue saison des combats. Cette joie avait effacé leur dédain. Elle les éloignerait de toute friction.
Les villageois montrèrent l'endroit où ils préparaient leur bière : une grotte à flanc de coteau creusée profond et aménagée. Ils mettaient la dernière main, en la soutirant, à sa préparation. Experts dans cet art délicat, ils avaient à peine fait griller l'orge, tout juste germée, récoltée au début des moissons, puis l'avaient pilée et mélangée à de l'eau claire et à une poussière crème, résidu de la bière précédente. Cette mixture peu engageante, en fermentant, avait donné une liqueur mousseuse à souhait, propre à rafraîchir les gosiers les plus altérés. Ils la trouvèrent délicieuse. Ils en redemandèrent. L'extrême pureté de l'eau des sources de la région y était pour quelque chose, mais cette bière avait surtout un arrière-goût que seuls de vrais amateurs pouvaient pénétrer : la saveur du travail et de l'amour de la terre de ceux qui en avaient récolté l'orge, et le parfum de leur dévotion sincère aux dieux qui avaient sanctifié leur tâche en favorisant les récoltes. On les comblait de cette boisson presque aussi savoureuse que leur bien-aimé hydromel. Ils en goûtaient le bouquet, sans pouvoir le définir. Neres, ils morguaient les paysans. Là, ils fraternisaient.. On les pria de cracher dans la cuve où elle fermentait. Leur salive de héros la rendrait plus forte et goûteuse. Ils s'exécutèrent volontiers.

n°6083
marc-galan
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Posté le 09-04-2009 à 12:25:41  profilanswer
 

Dyeus le ciel diurne céda la place à Akmon le ciel de nuit, voûte de pierre perlée de joyaux brillants et immuables. Kleworegs et ses hommes montrèrent à leurs hôtes une partie de leur butin et leur firent admirer le coffret – C’était bien suffisant, ils n’étaient pas dignes de voir la Pierre –. Ils remarquèrent les éclairs dans les yeux des guerriers des Loutres. Jalousie, envie, et quelque chose d’autre. Cet autre était inconnu, obscène, surtout dérangeant.
Trop tard pour s’y attarder. La fête commençait. Les villageois, à leur tête un prêtre recouvert d’une dépouille de chevreuil, se mirent en file. Sur le sommet du crâne il portait la tête aux bois courts, mais puissants, et le fauve pelage de la bête sur ses épaules. Il avait une cagoule, de teinte plus claire, provenant de son ventre. L’ensemble était cousu et ajusté sans défauts. Kleworegs et ses guerriers, un instant, crurent à un hybride d’homme et de chevreuil.
La chimère était suivie d’une petite troupe de paysans porteurs de minuscules tambours de peau. Elle tenait à la main un pot empli à ras bord d’une bière à la mousse débordante. Pewortor l'admira. Un seul et rapide coup d’œil lui avait suffi. Il n’avait pas été ouvré dans ce village, ni même en Aryana. Magnifique poterie cordée quand les siens incisaient la glaise en guise de décoration, il provenait d’un pillage, chose guère crédible vu l’allure du village, ou d’un troc, aussi improbable.
Cette pièce n'était pas à sa place ici. Il en éclaircirait les origines. Espérant y trouver un indice, il examina mieux le défilé. Certaines paysannes, les plus laides et les plus mal bâties, arboraient des pendants d’oreilles et des pectoraux de grand prix. L’éclat de ceux, splendides, qu’il avait offerts à sa première épouse à l’annonce de sa grossesse, palissait à côté. Dans les petits wikos, on s’habille sans apprêt ni coquetterie. La richesse de ces travailleurs de la glèbe était admirable, plus encore étonnante.
Leur présence était contraire à toute logique. Ces maritornes détonnaient au milieu de cette foule, peu nombreuses et parées à l’excès quand les plus belles n’avaient que des vêtements tout simples. Leurs visages mafflus exprimaient envers leurs guerriers un dédain insolent, explicite. Pourquoi, ainsi toisés et méprisés, ne réagissaient-ils pas, ou même baissaient-ils la tête pour éviter de croiser leurs regards ? Kleworegs, et d’autres avec lui, avaient eux aussi remarqué ce manège. Ils élucideraient ce mystère.

n°6091
marc-galan
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Posté le 11-04-2009 à 11:02:01  profilanswer
 

Ils s’y employaient déjà. On chuchota à l’oreille de Kleworegs. Si ce village s’était enrichi par l’assassinat de ses hôtes ? Ils pourraient être les prochains. « Ah oui ? À moins de cinquante contre deux cents ! Leur bière t’est montée à la tête ? »
La procession était arrivée près d’un énorme tas de bale et de bois. La bale bouterait le feu au bûcher, le bois l’entretiendrait. Le prêtre-chevreuil versa sur l’énorme tas de branchages un peu de bière nouvelle. Il en fit libation à l’orient, d’où jaillit la lumière de Dyeus, au midi, où elle est au plus haut, à l’occident, où elle se couche, au septentrion, où elle se repose et reprend ses forces. Il donna le cruchon vide à un acolyte. Il en reçut une torche enflammée. Il alluma le bûcher.
Les flammes s’élevèrent. Des étincelles jaillirent vers le firmament. Elles tentaient, un bref instant, de rejoindre les brillants joyaux scintillant au sein de la voûte nocturne. Punies de leur orgueil insensé d’avoir voulu s’égaler aux bijoux divins et rivaliser avec leur splendeur, elles mouraient et retombaient en cendres. Les paysans s’ébranlèrent. Ils firent un long cortège pour défiler près du brasier. Arrivé à sa hauteur, chacun y jetait une petite poignée de grain, en chantant, en don aux dieux de la nature.
Les femmes avaient formé un cercle autour du feu. Elles soutenaient les hommes en cadence. Elles invoquaient, en répons, la déesse-mère, maîtresse de la fécondité.
Les hôtes les regardaient chantant et battant des mains tout autour du foyer. Elles semblaient sœurs : jambes courtes, souvent torses, attaches lourdes, formes amples, petite taille, comme formées de la glaise qu’elles travaillaient. Toutes étaient aussi bien dodues. Il n’y avait eu depuis bien des années, ni famine, ni simple disette. Les paysans étaient, eux aussi, râblés, pleins de force... si mornes, pourtant.
Retentit soudain, sonore, un roulement de tambours. Ils sursautèrent. Ces minuscules instruments, aussi bruyants ? ! Deux nouveaux hybrides apparurent sur la grand place. Vêtus à l’imitation de l’homme-chevreuil, avec une tête et une peau de loup, ils dansèrent à leur tour devant les flammes. Leur lueur les rendait vrais. Ils ne furent, un moment, pas loin d’y croire. Les deux gaillards et l’homme-chevreuil entamèrent un simulacre de lutte. Il dura longtemps, devant les cris d’admiration et de frayeur mêlées. Enfin la paire d’hommes-loups tomba sur le sol, bras en croix.

n°6092
marc-galan
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Posté le 12-04-2009 à 11:41:27  profilanswer
 

Une des paysannes, à la chevelure épaisse et crêpelée, commenta la scène à son voisin. C’était, malgré son air placide et avachi qui trompait son monde, un des plus solides guerriers de Kleworegs.
– L’hiver dernier, les loups ont menacé notre cheptel. Le chef chevreuil et nos hommes sont allés à leur rencontre et en ont tué quinze – elle recompta sur ses doigts – oui, c’est ça. Nous en avons gardé les peaux pour en faire des manteaux.
– La fourrure du loup est idéale pour se protéger des rigueurs de l’hiver. Elle l’est aussi comme vêtement d’apparat pour honorer ses hôtes. Ton roi aurait pu s’en passer une sur le dos, au lieu de sa défroque ! Est-il digne d’avoir du mouton sur les épaules quand on souhaite la bienvenue à un héros comme Kleworegs... et à ses guerriers ! ?
– J’en sais rien, c’est déjà pas facile de savoir qui est qui, et comment le saluer, rien qu’au village.
– Vous avez déjà tué des mange-miel, ici ?
– Nous tuons les porcs qui viennent piétiner les récoltes ; les goulpils, aussi. Non, nous n’avons pas eu affaire aux mange-miel depuis longtemps... Oh, pas si longtemps après tout, pas depuis ma naissance. Tant mieux ! Nos gourdins ne pourraient rien contre eux, ni même nos pauvres épieux et nos vieux glaives... Ici, depuis l’incendie de sa forge, je n’étais encore pas née, il n’y a pas de fabricant d’armes... Dis-moi, c’est vrai qu’ils ont le corps noir de suie, comme le cul d’un chaudron, et qu’ils peuvent vivre dans les flammes ?
Même s’il l'avait trouvée à son goût, il ne lui aurait pas répondu là-dessus. Il lui aurait plutôt raconté ses victoires contre ces mange-miel qui l’impressionnaient tant. Il ne lui dirait rien du tout. Son autre voisine, qui avait tout écouté, lui semblait plus digne de son intérêt. Il se tourna vers elle. Il saurait la charmer par ses récits de hardi chasseur. Il héla le premier forgeron à portée de voix.
– Oh, Egnibhertor, cette petite s’intéresse à vous, si vous vivez dans le feu, si vous avez les fesses noires... Tu pourras toujours le lui montrer.
– Alors, petite, que veux-tu savoir ?
– Ah, tu es forgeron ! ? C’est vrai que vous vivez dans le feu et que vous êtes tout noirs ?
– Une seule question à la fois, veux-tu !
Il regarda la curieuse. À part ses cheveux crêpelés, elle ne différait guère des autres. Sa peau, pour une troisième caste, était claire. Elle avait de bonnes joues rondes, un peu rougies par l’excitation ou le feu proche, des seins lourds, la taille peu marquée. Cependant, et cela lui plut, elle était bien moins grassouillette que la plupart.

n°6095
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 13-04-2009 à 11:36:19  profilanswer
 

Cette attirance semblait réciproque. Ses yeux brillaient. Son souffle était court, précipité. Le guerrier – parti avec son amie – installé à son côté était assez à son goût. Il évoquait, par sa seule fonction, l’odeur et le fracas des batailles. Un forgeron, c’était plus. Il y avait chez eux une part de sacré au moins égale à celle des bhlaghmenes, épicée d’un zeste de mystère et de scandale tenant à leur commerce avec les forces sous la terre. Il les rendait encore plus excitants.
On a raconté aux jeunes filles pendant des siècles, et cela durera bien encore aussi longtemps, des histoires où les démons venaient les séduire. Elles les ont écoutées, mi-tremblantes, mi-émoustillées. Egnibhertor, bien qu’un peu frêle, n’était pas le moins séduisant démon.
Les maîtres des forges sont liés aux profondeurs mystérieuses et inquiétantes et à leurs dieux. Ils étaient, pour ceux qui – comme la fille née dans un village trop pauvre et peu porté à rechercher la gloire des combats – ne les avaient jamais vus, les plus proches de ces créatures que la sagesse des humbles sait perverses et ourdisseuses de noirs complots. Pourquoi, sinon, se cacheraient-elles de la lumière de Dyeus Pater pour qui il n’est point de secret ? Les forgerons, ouvrant loin des yeux du profane un produit issu des entrailles de la terre et transformé par le feu indomptable, étaient une énigme pour la majorité des hommes, un fascinant mystère pour bien des femmes.
Amants du feu, accoucheurs du métal, ils participaient, malgré leur moindre caste, du sacré. Ne tiraient-ils pas du sang des pierres et de la terre ? Ce qu’ils appelaient entre eux roudhos, métal rouge, n’était-ce pas, écarlate comme lui, la sève de la terre, solide la plupart du temps, parfois, sous l’action de la plus ardente flamme, aussi fluide que celle de l’homme ?
Il lui raconta, tout en fouillant sous sa jupe, certains de ses secrets. Des cailloux que seuls les siens savaient reconnaître et traiter devenaient dans leurs foyers sang incandescent et lames tranchantes. Le cuivre coulait comme du sang dans les entrailles de la Terre. Il ne se transformait en pierre verte, mère du métal, que lorsqu’il jaillissait de son corps ou sourdait à sa surface, comme la sève du héros blessé. De nombreux villageois avaient souffert de l’attaque des fauves. Elle avait vu la liqueur vermeille, au sortir de leurs corps, durcir et devenir noirâtre.

n°6133
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 23-04-2009 à 09:33:13  profilanswer
 

Le parallèle était évident. Elle le reconnut comme toutes les victimes de la griffe, du croc ou du glaive, et les témoins de leur malheur. Seuls parfois des paysans s’étonnaient qu’on ne puisse récolter du minerai après chaque labour, où la terre est griffée par les houes et les araires. Il y avait toujours eu réponse. Il leur avait représenté le monde infini et leurs sillons infimes. Ils étaient chaque fois repartis tête basse, honteux de l’avoir formulée, plus encore d’avoir été incapables d’y répondre.
Il n’en dit pas plus. Il ne lui avait confié que ce qu’il voulait laisser connaître. Cela suffirait. Même s’il avait été plus prolixe, elle ne s'en serait pas sentie plus sage. Il y avait ce qu’il lui avait dit, et les secrets qu’il échangeait avec ses compagnons. Il y avait un abîme de l’un à l’autre. Qu’importe, pendant quelques jours, elle aurait aux yeux de ses amies l’aura de l’initiée à de redoutables mystères.
Contente de toutes ces explications écoutées bouche bée et avec ferveur, elle voulut le remercier et satisfaire sa curiosité. Toujours désireuse de découvrir la couleur de son interlocuteur, elle lui montra quelques couples qui se formaient à mesure que décroissaient les flammes. Il accepta l’invite, l’entraîna à l’écart, lui donna l’occasion de s’instruire. Ils n’étaient pas les seuls à agir ainsi. À entendre les cris et les gémissements retentissant par tous les coins sombres, cette fête d’équinoxe, dédiée aux moissons et à la fécondité, honorait surtout cette dernière. Elle tournait à l’orgie. C’était le sort commun à toutes ces festivités. On ne les appelait de plus en plus souvent que fêtes de la fécondité, tant les résultats en étaient probants en début de saison chaude. Ce n’était pas toujours aussi réussi pour les récoltes.
Le matin, de nombreux couples se réveillèrent et se découvrirent. Un pas de Sawel après, on eût dit que rien ne s’était passé. Les guerriers – les plus sensibles aux femmes, jambes coupées par une douce fatigue ; ceux qui avaient préféré les charmes du sommeil à ceux de l’étreinte, reposés – échangèrent leurs commentaires. Ceux qui avaient lutiné les villageoises racontaient leur nuit. Leurs appréciations volaient à croiser les taupes. Il est heureux que leurs partenaires, qui en faisaient l’objet, n’aient pas été là. Elles n’auraient guère été flattées en entendant les réflexions de leurs fugaces amants (peut-être en disaient-elles autant d’eux). Ceux qui avaient dormi jouaient des muscles, dispos, pleins de vigueur, mais vautrés. Les autres, vidés, installés tant mal que bien, continuaient à parler. Ils en rajoutaient. Kleworegs fut vite las de leurs prouesses.

n°6157
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 26-04-2009 à 14:55:55  profilanswer
 

– Taisez-vous !
...
– Regardez-vous, tout avachis ! Lourds appas, couches épaisses, le mou vous a amollis !
Ils se redressèrent.
– Fini de dégoiser ! Passons aux choses sérieuses. Vous – enfin ceux qui n’étaient pas trop à la boisson ou à la baise – avez remarqué la curieuse attitude de ces femmes parées, celle plus curieuse encore de ces guerriers ?
– Curieuse ? Inimaginable ! De simples paysannes, des plus laides, pas du tout le genre à partager la couche des chefs et à le faire savoir, toisant et méprisant leur roi. Dans un village digne de ce nom, on les aurait... Rien du tout. Ça n’aurait jamais existé !
– Et si nous avions rêvé ? L’ivresse nous l’aura suggéré. Saleté de bière !
– Je n’ai presque rien bu. Moi aussi, j’ai vu ces mégères gonflées d’arrogance et ces guerriers courbant la tête. Je veux savoir pourquoi.
– C’est tout simple, demandons-leur !
– Tu n’aurais pas dû autant boire, et passer ensuite la nuit avec les femmes. D’abord, le lendemain, tu en parles à faire rougir ceux qui palpent les bourses des taureaux. En plus, tu perds le sens. Comme si, honteux de ses actes, on en parlait à des étrangers ! Nous avons beau être leurs hôtes, ils s’en garderont bien. Et la loi nous commande de ne pas les interroger à ce sujet... Oui, Medhwedmartor ?
– Une de ces hideuses mémères pourrait nous confier ce secret. Il faut le découvrir. Pour qu’ils ressentent une telle honte, il doit être bien laid.
– Excellente idée, mais comment vas-tu les reconnaître ?
– Déjà, parmi les plus laides et les plus décaties du wiks... Si les guerriers ont payé leurs faveurs de ces bijoux, je conçois leur honte... Ce serait trop facile. Hier, j’en ai repéré une qui me faisait de l’œil, pendant leurs danses. Elle avait sur la pommette... Attends, celle-ci...
– La droite.
– C’est ça, la droite, une énorme verrue avec une aigrette. Tu parles si je m’en souviens ! Ça m’a coupé l’envie. Je suis allé dormir. Rien que pour ça, je la reconnaîtrais entre mille. Je te la retrouve et je te l’amène ?
– Oui, mais sois discret. Nous ne savons encore rien. N’ayons aucune querelle avec nos hôtes !
– On pourrait les occuper un peu, leur faire montrer à nos chasseurs de loups où a eu lieu la bataille où ils en ont tué quinze, par exemple ?
– Parfait, on le fera si besoin est. Je crois que j’ai eu raison de te sauver quand Bhagos te réclamait.
– Tu as eu raison dès le début, quand tu m’as laissé ma chance.
– Ne me le fais pas regretter. Trouve-moi ta promise au trot !

n°6161
marc-galan
Profil : Novice
Posté le 27-04-2009 à 14:22:05  profilanswer
 

Sa quête fut brève. La verruqueuse était chez elle. Elle s’apprêtait à partir, un panier de linge sale sur la tête, vers un des rus servant de lavoir avec leur eau fraîche et claire. Il n’eut aucun mal, après quelques protestations symboliques – Elle avait du travail –, à la persuader de le suivre. Elle avait un faible pour les hommes enrobés. Ses œillades avaient fait de l’effet, à retardement, sur ce garçon bien enveloppé (il n’avait toujours pas maigri de façon sensible, malgré le régime sévère qu’il s’était imposé. Au bout de trois jours, c’était à désespérer).
Aussi discret que possible – Dieux merci, personne ne leur prêtait la moindre attention – il l’amena parmi les siens. Surprise de se retrouver en compagnie de farouches gaillards plus disposés à la sévérité qu’à la bagatelle, elle se tourna, furieuse et inquiète, vers lui. Il avait disparu. Au lieu de sa voix, c’était celle de Kleworegs qui s’élevait, brûlante, inquisitrice, effrayante.
– Femme, il y a un mystère dans ce village. Hier, toi et tes compagnes défiliez, parées comme des princesses ou les courtisanes des pays du soleil haut, là où les femmes échangent le plaisir contre des joyaux. Vous regardiez les guerriers avec superbe et insolence, comme nous ne regardons pas nos serviteurs, des Muets qui ne valent guère mieux que la bête. Nous ne comprenons pas. Explique-nous !
Elle le regarda. Elle avait la bouche ouverte des carpes tirées de l’eau, et se tenait la poitrine. Elle prit un ton effrayé et buté :
– J’sais rien, rien du tout, j’suis qu’une pauv’paysanne !
– C’est bien vrai, ça ?
– Oui, j’suis qu’une femme, alors, j’peux pas jurer, mais c’est tout c’qui y a d’plus vrai.
– Donc le prix de ton sang doit être bas, peut-être même nul. Ce beau jeune homme que tu n’as cessé d’importuner comme une chèvre lubrique aura jugé bon, outré par ton impudence et ton impudeur, de te passer son glaive par le corps. Il acceptera de payer un goret, ou plutôt un biquet, pour son geste de colère bien compréhensible... Il ne voudrait pas commettre une injustice.
Ses réticences tombèrent d'un coup.
– Mais quelqu’un sait. Regardez là-bas.
Elle le saisit par le bras, l’entraîna vers la porte, vérifia qu’il n’y avait personne :
– Il est dans cette hutte, et s’y vous en juge digne, y vous dira tout.

n°6163
lespouvoir​sdumal
BCM
Profil : Novice
Posté le 28-04-2009 à 14:47:15  profilanswer
 

tin c'est long,moi j'ai écrit des nouvelles avant mais pas aussi longue... Pas envie d'en refaire encore. Elle est sympa ton histoire.


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