Bonjour à tous,
Je m'appelle Ben Orton, j'ai 34 ans et je voudrais votre avis sur mon polar. Voici les deux, trois premières pages. Pensez-vous que cela vaille la peine que je me lance dans la bataille pour le faire éditer.
Cordialement.
B.O.
*
* *
Je m'appelle Dari Valko, si tu te demandes d'où ça vient, c'est Russe, tout comme l'était mon père. Je suis un ancien Officier de la Légion Étrangère reconverti dans la protection rapprochée en free-lance et je vais t'avouer un truc : j'aurais mieux fait de choisir un autre boulot après l'armée par ce que si c'est pour me taper des contrats comme celui-là, merci bien ! Note que ça partait pourtant bien au début. Je croyais me faire un billet facile. Mais d'un coup ça a méchamment dérapé et les ennuis ont déboulé en même temps que les cadavres.
De toute façon un pote légionnaire m'avait prévenu : touche jamais à la politique, Dari, c'est trop dangereux !
D.Valko.
Uploaded with ImageShack.us
Bon, tu te demandes surement ce qu'un mec fait dehors sous la pluie à vingt trois heures passées lorsqu'il a à sa disposition un loft de cent cinquante mètres carrés tout ce qu'il y a de confortable. OK, comme j'aime pas te laisser errer dans les dédales sinueux de ton ignorance, je vais t'informer : ça fait parti de mon taff, je surveille des gens, je suis un genre de nounou, si tu veux. Mais un genre un peu spécial, je t'expliquerais. Le coin est désert à cette heure oisive de la nuit. Autour de moi, c'est des halles d'immeubles mités chichement éclairés par des lampadaires en fin de carrières. Pas très épanouissant l'ambiance, tu peux me croire. Planqué derrière un kangoo, le col de ma veste en cuir relevé à cause du zef, ça fait plusieurs minutes que je la mate sur le trottoir d'en face : pas très grande, le cheveux brun long et bouclé caché sous une casquette kaki . Veste en toile militaire, jeans baskets. Passe partout, quoi. Lui c'est pas la même : pas loin de toucher son double mètre, fringué clodo (même à plus de dix mètres, je subodore qu'il chlingue grave), des souvenirs de cheveux et l'air férocement con : sportif de haut caniveau, en quelque sorte. On voit tout de suite qu'il est très accroché à la fille, enfin, à son sac à dos surtout qu'il tente de le lui arracher des mains depuis un moment. Mais mademoiselle ayant son petit caractère elle n'entend pas se laisser faire. Autant vous le dire tout de suite, ça sert à rien de prendre les paris, les copains, la partie est pliée d'avance. Bref, il est grand temps pour Toto de mettre un stop à cette désagréable situation sous peine de « non assistance à jeune femme en danger » ! Bon, je suis pas un golgoth, mais avec mon mètre quatre-vingt-cinq et mes quatre-vingt-dix kilos de muscle bien sec, nonobstant cette chienne de pluie, je fais mon petit effet. Surtout quand je suis pas content. J'en connais plus d'un qui peuvent en attester, radiographies à l'appuie. Mais je vais pas faire mon Chabal sur ce coup là, non, comme dirait Mickey : je vais plutôt la jouer fine. On sait jamais avec ce genre de squatteur de rues. Il peut me faire un tour à la Sylvain Mirouf, l'ami: rien dans les mains , rien les manches et poff ! Une lame qui apparaît comme par magie ! Et moi, suivant mon habitude, je suis à poil coté quincaillerie. Donc technique de la bouteille vide ! J'explique, ça peut toujours servir : tu joues le mec mort-saoul pour désamorcer la méfiance de ta future victime et bime ! Tu l'emplafonnes ! Je traverse donc la rue que nous sépare en titubant comme un Russe que je suis à moitié, et me rapproche tant bien que mal de ma cible. Arrivé à deux mètres, ma supputation sus-formulée se confirme méchamment : le clodo géant pue le chacal ! Il est toujours arrimé à un bout du sac et la jeune femme fait ce qu'elle peut pour contenir la traction qu'exerce ses grands bras maigres pour attirer l'objet de sa convoitise à lui. Le duo se fige néanmoins en apercevant ma silhouette zigzaguante d'homme adepte des plaisirs éthyliques :
__Lui, l'haleine mauvaise : dégage !
__Moi, la voix pâteuse et l'œil glauque : z'auriez pas vu ma vouature ?!
__Lui : mais casses toi blaireau !!
__Moi : non mais, vous z'auriez pas vu ma vouature, une Fiat grise de ….. ?
__Lui, lâchant le sac à dos et s'approchant vivement de moi : mais putain, j'vais t'défoncer !!!
__Moi : ah c'est gentil de m'aider à chercher ma vouature, c'est une Fiat cerise de …. !!
Et là, comme je l'espérais, ce grand con commet une petite erreur d'appréciation qui va s'avérer lourde de conséquence pour la fin de sa soirée : comme il me croit raide bourré et donc inoffensif, il tente de me saisir simultanément par le col de ma veste et le fond de mon pantalon pour me lancer sur la route comme on voit faire dans les westerns Étasuniens où des alcoolos se font vider du saloon sans toucher le sol. Mais sa tentative reste à l'état de projet car à peine s'est-il baissé pour se saisir de moi que je me retourne et dans le même geste lui téléphone un coup de genoux dans les incisives. Il tombe à quatre pattes sous l'effet jumelé de la surprise et de la douleur et je double la mise avec mon « spécial Tyson », à savoir un large crochet à la tempe gauche d'approximativement deux cent cinquante kilos de pression au centimètre carré. Coup compte triple, comme au Scrabble et le colosse de la cloche de bois s'endort instantanément et rêve, j'imagine, à ce qu'aurait pu être sa vie si il avait poussé un peu plus avant les études.
Nouvelle volte face, moins brutale celle-ci, et je me trouve nez à nez avec, maintenant que je la vois de plus près, une jeune femme tout à fait mignonne. Elle a des yeux presque noirs qui contrastent joliment avec un petit diamant plaqué contre sa narine gauche. Un truc vachement important qu'il faut que je te signal : elle pointe sur ma charmante personne un genre de télécommande noir qui crépite méchamment. Elle a l'air tout à la fois : gelée, apeurée et déterminée (pas la télécommande , la nana!). Je sens que je dois agir dans la micro-seconde. Je plonge la main dans la poche de ma veste et me jette sur l' effarouchée.
Un grésillement, deux piqures et je m'évanouis. Ma dernière pensée est d'ordre strictement professionnelle. Je me dis comme ça:
__C'est pas grave, j'ai fais mon taff...
*
* *
Je bigle ma Timex jumbo : minuit deux. C'est une heure qui en vaut une autre. Je me relève douloureusement sur ce bout de trottoir presque plus confortable que mon futon. La pluie semble s'être arrêtée depuis peu. N'en reste qu'une symphonie de floc-floc de gouttières. Je suis une flaque humaine, tant tellement trempé que j'hésite un instant à remonter le cour de l'évolution pour redevenir poisson.
Mais comme je suis Bélier, je me ressaisis et j'agis.
La garce m'a joliment Tasé. Oh, ma douleur ! Elle a pas compté les watts la petite, ça je te le dis. J'en ai encore des fourmis dans les doigts de pieds. Comme si j'avais voulu vérifier que EDF me vendait bien du 220 volts chez moi en mettant les doigts dans la prise. Mais j'ai néanmoins rempli ma mission. La satisfaction de la tache accomplie apaise légèrement mon ego meurtri. Bon, je crois qu'il est temps que je t'affranchisse sur le pourquoi du comment pour que tu comprennes tout bien ce qui va se passer par la suite : mon cœur de métier comme dise les assureurs, c'est garde du corps en freelance. Mais de temps en temps j'accepte des contrats un peu plus pointus techniquement que je peux honorer grâce à mon large champs de compétence. Saches toutefois que je bosse exclusivement pour des gros bonnets : stars du showbiz, hommes politiques, et autre capitaines d'industries. Présentement je suis en service commandé. Ne me demande par pour qui, j'ai de l'éthique et le secret professionnelle c'est vital dans ma partie. Mon patron du moment compte autant sur mes capacités professionnelles que sur ma discrétion. Tout ce que je peux te dire c'est que je devais retrouver une fugueuse et lui implanter une puce GPS pour que l'on puisse la localiser. Point à la ligne. Chose que j'ai faite au moment où je me suis jeté sur la mignonnette : je m'étais saisi juste avant, d'un petit stylo injecteur contenant une nano-capsule GPS (on arrête pas le progrès!). Et tchak ! Je l'ai piquée à l'épaule avec ma seringue high-tech. Tu connais la suite, le coup de la chaise électrique portable !
Bref, c'est l'orgueil endolorie mais la conscience légère que je rentre chez moi, après avoir finalement récupéré ma Fiat Dino grise de 1971 remisée à deux pas de là. Une fois au chaud devant un shaker de protéine goût chocolat (on se refuse rien), je téléphone à mon employeur du moment sur sa ligne privée. Il est une heure du matin passée mais c'est une voix fraiche et dispos qui me répond. J'annonce que le contrat est rempli, on me dit bravo, qu'en seulement 72 heures c'est formidable ! Qu'autant de promptitude et d'efficacité réuni en un seul homme c'est prodigieux ! Je dis poliment merci mais les compliments me font autant d'effet que le dernier tube de Florent Pagny. Pour finir je donne à mon interlocuteur le code d'activation du logiciel GPS servant à repérer la micro-puce et je raccroche. Après, c'est le repos du guerrier.
On est Lundi et tout ça c'était il y a un mois. Tout pile.
*
* *
9 heures. Comme tous les jours c'est l'heure à laquelle je me lève. Et comme tous les matins faut pas me parler tout de suite. C'est pas que je sois du genre bougon, notes bien, mais au réveil j'ai besoin d'une sorte de sas de décompression pour me réhabituer à l'idée de cohabiter avec mes semblables. C'est qu'il en faut du courage pour jouer quotidiennement cette comédie mondiale, le vivre ensemble. Je déambule dans mon antre, des lambeaux de sommeil accrochés aux paupières. Mon loft, je m'y sens bien. Que je te le dise : c'est d'abord une immense pièce couteau-suisse de 100 mètres carrés, qui fait : salon, cuisine, salle à manger, salle de sport, bureau. Ensuite tu rajoutes aux deux extrémités une chambre avec commodités d'une vingtaines de carrés et t'as fait le tour du proprio. C'est vaste, clair et en ordre. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, comme on dit. Au niveau meuble, j'ai fait léger. Que l'essentiel : une grande banquette en tissu crème 6 places pour les copains qui passent. Une table en acier laquée blanc, accueillante et solide comme l'amitié, à laquelle on peut ripailler à huit sans se serrer. Plus quelques chaises, une table basse et un bar chargé pour les fiestas improvisées. Fin de la visite. Je suis posé dans le coin cuisine. Petit déjeuné. Au menu : shaker de protéine, pain demie complet, fruits, café sans sucre: le p'tit dèj des champions quoi ! Je check mes mails, commence à repérer des propositions de contrats intéressants.
10 heurs 30. Entrainement. Lundi, mercredi, vendredi c'est musculation. Mardi et jeudi c'est close-combat et boxe Anglaise. Si je veux rester au top dans ce que je fais, il faut que je sois affuté. Et quand on me voit torse nu on a pas trop de doutes à ce sujet. Après je passe à la douche et c'est pas le fait de me laver les cheveux qui me prend le plus de temps vu que je me rase le crane à blanc (dans le petit monde de la sécurité high-level ça fait pro !).
12 heures. Déjeuner : 10 blancs d'œufs et 100 grammes de pâtes comme tous les midis. J'ai des potos qui me disent qu'au bout de deux jours ils en auraient marre de ce régime sportif mais j'ai la chance d'être insensible à la routine alimentaire. Bref, en mangeant j'allume machinalement la télé et tombe sur une de ces séries policières made in France qui n'ont rien à envier à leurs cousines Teutonnes tant leur manque de vivacité frôle le neurasthénie et leur jeux d'acteur la trisomie. Je zappe. Les infos. Chouette, j'aime bien rire de temps en temps ! Mais là, crois-moi bien, il rigole pas Toto. Sur l'écran devant moi s'offre dans toute sa brutalité l'image d'un corps allongé sur le méchant sol en béton de ce qui semble être un hangar. Remarque, je dis un corps mais je suis pas sûr, sûr : le truc est totalement carbonisé. On dirait un vilain morceau de charbon vaguement taillé en forme humaine par un artiste pas très doué qui plus est. Diffuser des trucs pareils à la pause déjeuné, franchement c'est un peu abusé, je trouve. Mais bon, je vais pas faire ma majorette : dépouilles, mâles et femelles, j'en ai vu une tripotée dans mon ancienne vie. J'en ai même fabriqué quelques-un moi-même. On ne devient pas légionnaire si on s'évanouit à la première goute de sang venue. Mais là, c'est différent. T'es peinard chez toi, en confiance, relâché tout plein et vlan !, l'horrible réalité qui te pète au visage au détour d'une pub pour du shampoing. Pris en traitre. Surpris total. Même pas le réflexe de fermer les yeux. Et puis il y a autre chose. Un sentiment de malaise confus croît en moi au visionnage de la scène. J'ai une sournoise boule au ventre tout d'un coup, mais je n'arrive pas à en saisir la cause, hypnotisé comme je le suis par cette pauvre masse noir et sèche que le caméraman se fait un malsain plaisir de filmer sous tous les angles. Morbide. Mais je reste là, immobile spectateur de la souffrance du monde. Et tout à coup, au détour d'un énième gros plan gerbant sur que qui devait être le visage de ce corps supplicié, un détail transforme mon trouble en décision : Je dois savoir ce qui c'est passé ! Peut importent les moyens, je dois arriver à mes fins.
Ah, j'oubliais : ce détail, c'est l'éclat d'un petit diamant.
*
* *
Bon, je vais pas te faire un dessin : Tu as compris, enfin j'espère, que la pauvre créature calcinée du chapitre précèdent, était la nénètte que j'étais chargé de localiser puis de baguer. Donc je suis un petit peu pas content, les copains ! J'avais travaillé sur cette petite, moi. Je me suis documenté. Pour la retrouver, j'ai dû la comprendre, l'apprendre pour enfin la surprendre. Je me suis senti proche d'elle l'espace d'un moment. Et le plus ironique dans l'histoire, c'est que je pensais confusément lui assurer un semblant de sécurité en permettant sa localisation. Au lieu de ça, j'ai la très désagréable sensation d'avoir œuvré à sa mort prématurée. Bon, je réprime mon aigreur, et je reviens à l'affaire. Ce qu'il y a d'oppressant avec le système médiatique moderne c'est le rabâchage systématique de l'information. Tu sauras tout, bien en détail. Si tu rates le premier service, t'inquiètes pas, il y en aura d'autres. A toi l'indigestion. A toi la nausée vomitive, abreuvé à la source intarissable de l'information croupie. De l'info en intraveineuse jusqu'à l'overdose. Ton dealer ? Le grand Mac du 20 heures ! Enfin, ce qu'il y de bien pour mon affaire, c'est que j'ai eu tous les détails sans me casser la nénette : la petite avait trouvée refuge avec une bande d'autres jeunes paumés dans une zone indus partiellement désaffectée en périphérie de la ville. Elle y a passé quelques jours avant la nuit du drame, comme disent les journaleux. Elle a été retrouvé le lendemain de son trépas par un ouvrier à la retraite : tous les jours à 13 heures 45 minutes précises, Jean Levert dit Jeannot, vient faire pisser Toussaint, son fidèle corniaud en ce lieu de pèlerinage qui abritait jadis son esclavage légal. Un peu commotionné le vieux, tu t'en doutes, mais ça lui fera des trucs à raconter aux copains du PMU. Toujours est-il que les conclusions de l'enquête officielle sont les suivantes : « La jeune SDF est morte brulé vive suite à la combustion de ses vêtements provoquée par une cigarette mal éteinte ». Merci messieurs, le style est clair, concis, la tournure péremptoire. Affaire classée, dossier suivant ! Et puis bon, faut être honnête : pour les cadors de la P.J. la mort d'une jeune SDF, fût-ce-t-elle par les flammes, c'est pas du Mesrine quand même ! Alors pour clore définitivement le sujet, il sera expédié au JT du soir en 2 minutes 19 secondes chrono : entre la grossesse de Carla et la deuxième place du PSG au championnat de ballon. C'est ça l'actualité moderne, un clou chasse l'autre. Oui mais voilà : ce clou là je l'ai planté dans la poitrine et ça pique quand je respire. Donc moi, je continue mon enquête privative, si ça te fait rien. De plus j'ai toujours la confuse impression d'être plus ou moins responsable de cette mort. Avant de terminer les investigations, ces fonctionnaires sous payés du crime, disent avoir passé le secteur au tamis. Résultat : néant. Pas de témoin, pas d'arme et encore moins d'empreinte. Les squatter's brothers, envolés. Bon, je suis pas sur qu'ils aient regardé sous chaque cailloux les mecs en bleu, mais pour ce qui est de ratisser large, je leur fais confiance. Et puis comme le corps a été ravagé par les flammes, pour l'identification officielle ça va être coton. Donc pour l'instant c'est : «Mort tragique d'une jeune SDF inconnue». Mais pour moi, le problème est très simple : Il faut que je retrouve le boys band des rues qui a côtoyé la petiote si je veux avoir une chance d'en savoir plus long sur sa fin de trajectoire.
Allez, j'ai du taff moi. Je rentre officieusement dans la danse et crois moi bien que certain ont intérêt à planquer leurs chaussons s' ils ne veulent pas se faire écraser les orteils.
*
* *
Message édité par BenOrton le 03-11-2011 à 23:38:47