je dis "textes", car c'est neutre et objectif. on pourrait dire "chansons", éventuellement. mais quand on a lu Aragon, Hugo ou Supervielle, on hésite à parler de "poèmes" !!!
---
RENGAINE.
N’en déplaise à Gavroche,
Mes mains dedans les poches,
Je fais tout comme lui.
Et je sifflote en ville
Une humble séguedille
En dansant sous la pluie.
Mon âme vagabonde
Est le centre du monde
Pour l’amour d’un refrain
Que je chante en sourdine
Par plaisir de la rime
Et de l’alexandrin.
Je n’ai rien inventé
Rien fait qu’interpréter
Ce que d’autres ont écrit.
Parfois ça va plus loin :
Je transforme un quatrain
Au gré de mon envie !
Au risque de tomber,
Ou d’être renversé
Au passage piétons,
Je visite les strophes,
Bouscule les accroches,
Et refais la chanson…
refrain:
C’est la vieille rengaine
Qui le soir nous promène
En faisant « la la la… » ;
Un vieux fond de Verlaine,
De Nantes à la Lorraine
Nous fait faire « la la la… » ;
Qu’il soit bleu, gris ou blême,
Du Nord à l’Aquitaine,
Le ciel fait « la la la… » ;
Et quel qu’en soit le thème,
C’est toujours un poème
Dès qu’on fait « la la la… ».
Mon Dieu ce que c’est bon
D’écrire une chanson…
Mais que c’est compliqué !
On n’a jamais le temps :
Liberté, mais pourtant
Liberté surveillée !
Trois ou quatre minutes,
Entre guitare et flûte,
C’est d’un encombrement !
Tout doit être centré,
Pointu, canalysé…
Ça peut être frustrant !
Pourtant quel exercice
Pour tout auteur novice
D’être ainsi calibré !
Il faut en six syllabes
Ou en décasyllabes
Accoupler les couplets !
Il faut qu’on le cisèle,
Ce vers qui en dentelle
Doit plaire jusqu’à vous :
Bien que léger en bouche
Au cœur il doit faire mouche
Comme un rosé d’Anjou.
(refrain)
Mais quelle récompense,
Si à coup de patience
Tu en venais à bout.
Si en plus elle se danse,
Savoure donc ta chance :
C’est un petit bijou !
Mais le plus grand bonheur
C’est quand la sait par cœur
Quelqu’un d’autre que toi !
Quand vient la fredonner
Le peintre, le plombier,
L’ouvrier sur le toit !
Imagine plus fort :
Un soir au bar d’un port,
Dans un estaminet,
Tomber sur un duo
La chantant même faux
Dans un karaoké !
Et si les demoiselles
Aiment ta ritournelle,
Ce sera du tout cuit :
N’en déplaise à Gavroche,
Tes mains dedans les poches,
T’auras fait comme lui !
(refrain)
---
Couleur rivière
Rien ne m’a été dit, ni de mort ni de vie…
Personne ne m’avoua que tout seul on finit.
La mer était muette, tout autant que le ciel,
Et nul oiseau en vol ne lança moindre appel…
J’étais perdu alors, presqu’autant qu’aujourd’hui.
Mon cœur était fermé, volontaire incompris :
Sauvage et solitaire, en éclair étouffé,
Il se savait solide, se croyant protégé…
refrain:
Elle a laissé en moi
Ses yeux couleur rivière
Et son sourire amer,
De ceux qu’on n’oublie pas…
Elle est restée en moi,
Comme un sel de la terre,
Et comme ce grand amour
Que je ne vivrai pas…
Dès lors, tout a changé : je n’ai plus de rancune…
Je redeviens vivant, je demande la lune !
Et si le monde est laid, je trouve la vie belle,
Du rire des enfants à la moindre aquarelle…
S’épanouissent enfin, entre vert et turquoise,
Les couleurs de vos joies, de vos vies en extase !
Je me sens des patiences et tant de tolérance
Que sourire à autrui me paraît une chance…
(refrain)
Que m’importe, dès lors, les petites misères,
Ces chants de petit peu et ces courtes colères
Qui parfois m’envahissent comme un grand vaisseau blanc
Pour soudain s’évanouir dans mon âme d’enfant…
Je suis pausé, dansé, Peter Pan dérisoire,
Sans rien en moi qui pèse, qui dure ou qui s’amarre :
Le vent me prête haleine, et les chiens m’aiment bien
Depuis que dans mon cœur mon amour se souvient…
(refrain)
Mes livres sont un songe, oh si peu déliré !
La musique accompagne mes nuits de désolé…
Mais je sais des vibrances et des néologismes
Dont la fibre opportune me garantie des « ismes ».
Cet amour que je deuille ne me manque pas tant :
Il fut là et c’est tout, il est allé allant.
Il fut comme un passage, installé, provisoire :
Ma vie en a gardé un parfum, une histoire.
Sachant que son prénom me fermera les yeux,
Il n’est pas impossible que je m’en aille heureux.
---
Musiques
« Souvent la musique me prend comme une mer »
Ecrivait le grand Charles entre deux fleurs du mal.
Et il se pourrait bien qu’il pensait à Wagner,
Dont le Vaisseau fantôme annonçait Parsifal…
Mais la mer, c’est aussi Debussy et Fauré,
Sans parler de Ravel et sa muse espagnole !
Et c’est peut-être un peu, en forçant bien le trait,
Un instant de Mahler noyé en plein envol.
La musique, c’est la mer.
Mais il arrive aussi qu’en modeste campagne
Se mettent à chanter les coucous de Ludwig :
Et c’est la Pastorale qui alors m’accompagne
Entre plaines et vallées, loin des ports et des digues.
Et puis c’est la grandeur solitaire et glacée
D’une Symphonie Alpestre ou bien du Nouveau-Monde :
Richard Strauss ou Dvorak se sont enracinés
En musique terrestre, en un cœur que l’on sonde.
La musique, c’est la terre.
En Requiem ou en danse, il est tout élégance,
Léger comme une valse et calme en adagio,
Pétillant de la grâce comme de l’espérance,
Mozart, c’est de la Joie que donne le Très-Haut.
Moins insolents, meurtris, mais infiniment tendres,
Chopin, Schubert, Schumann font tomber des étoiles :
Nocturne ou Impromptu, chacun en fait descendre
Sur Paris ou sur Vienne, sur le Rhin qui se voile.
La musique, c’est le ciel.
Flamboyant sa Carmen comme un soleil couchant,
Bizet réhabilite et le rouge et le noir ;
Verdi chante Shakespeare, le poignard et le sang,
La fureur d’un pays qui retrouve l’Histoire.
Avec ses doigts immenses couvrant tout le clavier,
Rachmaninov s’enflamme pour Paganini :
Le Diable du violon ainsi revisité
Se déploie et s’embrase en une rhapsodie.
La musique, c’est le feu.
Ils sont tous là, unis, me guettant de l’oreille :
Du Bach-Eglise-d’Or au Satie-Malicieux…
Un bal de Fantastique, et c’est Berlioz qui veille ;
Un do de violoncelle, et c’est Brahms amoureux !
C’est d’un amour immense que j’aime la musique,
Ma compagne fidèle, le double de mon âme ;
Et de Monteverdi jusqu’aux post-romantiques,
Elle me fait tout aimer, sans colère et sans drame…
La musique, c’est le cœur.
---------------
Vivre, c'est sérieux, mais ça n'est pas grave : il faut fuir la gravité des imbéciles (J. BREL)