Je sais je suis très distraite...
Je vous mets ici une de mes nouvelles, pour ceux qui ont la flemme de cliquer sur le lien...
L'obsession du chirurgien
Eléazar Valberg ouvrit la porte et entra dans le vestibule. Il attendit quelques secondes, puis se décida à allumer la lumière. Il était pathétique.
Comme à chaque fois qu'il rentrait chez lui, il s'attendait à ce que quelqu'un soit là.
Comme s'il avait encore une famille.
Aujourd'hui, jour de son anniversaire, il s'était imaginé qu'ils auraient surgi de l'obscurité en criant surprise. Oubliant, décidé à mettre de côté le fait que son fils était mort et sa femme partie. Son ex-femme maintenant. Elle ne lui donnait plus aucune nouvelle et il pouvait désormais croire que sa vie passée n'était que le fruit de son imagination dérangée.
Eléazar posa ses clefs, enleva sa veste et se dirigea vers le frigo. Vide. Cela représentait bien sa vie actuelle, vide, solitaire, renfermée, écartée de toute réalité.
Il referma le réfrigérateur, résigné et se laissa glisser dans un fauteuil, écrasant plusieurs canettes et détritus, présents sur le tapis.
Sur la commode, une photo poussiéreuse le montrait avec Diego et Mia. Elle datait de deux ou trois ans, avant que la maladie de Diego ne soit diagnostiquée.
Il détourna les yeux, aveuglé par ce bonheur surgissant du cadre acheté en promotion dans une grande surface. Tremblant, Eléazar passa une main sous le fauteuil et en sortit une bouteille de bière, qu'il décapsula d'un mouvement leste. Cela devenait une habitude.
De la poche de son pantalon, il sortit les cachets qu'il avait subtilisé à l'hôpital. Des médicaments à base de morphine, qui l'espérait-il, lui feraient oublier ce douloureux anniversaire.
Ariane, la jeune infirmière, au visage maussade, le tirait par la manche. Eléazar Valberg se tourna vers elle, se composant un air serein.
- Qui y a-t-il ? Demanda-t-il.
- On vous demanda en urgence, docteur Valberg...Une victime d'un accident de voiture.
Il hocha la tête et las, épuisé, se dirigea vers le service de chirurgie. Il espérait qu'un autre chirurgien arrive avant lui. Il cachait le mal qui le rongeait du mieux qu'il pouvait. Il faisait croire qu'un an après la disparition de son fils, il s'était bien remis, mais c'était faux. Tout lui pesait et il ne pourrait plus bientôt, sauver les apparences.
Le docteur Lys, sa collègue le vit arriver avec soulagement. Elle était très peu sûre d'elle et elle s'appuyait sur lui pendant les opérations, ignorant à quel point, il s'autodétruisait.
- Ah, Eléazar, enfin vous êtes là. Nous avons une jeune femme de vingt-quatre ans. Accident de la route très sévère. De plus, elle a reçu un éclat de balle mais nous n'en connaissons pas la raison. Il va falloir l'opérer pour extraire l'éclat, mais nous avons peur que son cœur lâche...
Il sentit la sueur perler à son front. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas rencontré un tel cas. Pour la première fois depuis longtemps, il se souciait d'avoir une vie entre les mains.
Une fois en salle d'opération, il découvrit celle qu'il devait sauver. Très pâle et les cheveux châtains flottants dans son dos, son visage avait été épargné par les blessures, mais elle avait un bras cassé. Et non loin du cœur, l'impact du fragment de balle apparaissait.
Eléazar sentait le stress monter en lui. Il enfila ses gants, mit son masque, sous le regard attentif du docteur Lys et des infirmiers.
Le temps s'arrêta. Il avait l'impression de s'être détaché de son corps et de se voir accomplir l'opération.
Puis tout s'accéléra. Les battements du cœur de la jeune femme ralentirent de plus en plus. Eléazar fut assourdi par les cris autour de lui. Il ne fallait pas la laisser partir. Il fallait la sauver.
- On la perd, faites quelque chose ! Cria Lys aux infirmiers.
Eléazar n'avait pas l'impression d'être parmi eux. Il voyait juste cette vie, qui lui filait entre les doigts. Et cela le paralysa.
Soudain, ce fut comme s'il voyait le visage de Diego à la place de celui de la jeune femme. Il reprit alors ses esprits et tenta de la réanimer. Il arracha les défibrillateurs des mains d'un infirmier et les appliqua lui-même. Sur l'électrocardiogramme le trait qui raccrochait la jeune femme à la vie se remit en mouvement.
Il reprit alors son intervention, et retira le fragment de balle, logé peu profondément.
Voilà, ça y était. Il allait vivre. Non, tout était confus en Eléazar. Elle allait vivre.
A la fin de l'intervention, félicité par ses collègues, Eléazar Valberg ressentit un mélange indéfinissable de tristesse et de soulagement. Il en voulait un peu à cette femme parce qu'il avait pu la sauver. Et que quelque part, dans sa tête, elle vivait à la place de son fils.
C'était absurde.
Il se dit qu'il irait peut-être la voir, quand elle se réveillerait.
Rentré chez lui, il contempla l'habituelle dose de médicaments anti-douleur qui l'attendaient. Cette fois-ci, il osa se saisir de la photo de son fils et la contempler. Il se plongea dans les yeux bleus, limpides de Diego.
Il ne ressentait plus rien. Et ça c'était pire finalement, qu'être dévoré de chagrin.
Dans les premiers mois qui avaient suivi...l'enterrement, il voyait son fils partout, il lui parlait. Et là, plus rien, rien que ce silence glacé, où on l'enfermait.
Il avala toutes les pilules et ferma les yeux. Il ne savait plus s'il voulait vivre ou mourir.
L'infirmière, debout près d'elle sourit en le voyant arriver.
- Ah enfin, vous venez voir votre petit miracle Docteur...
Il ne savait pas pourquoi, on s'obstinait à le tenir pour responsable de la guérison rapide de cette fille.
Assise dans son lit, le dos contre un oreiller, elle l'observait avec réserve.
Eléazar croisa son regard, et ce fut comme s'il s'était heurté à ses yeux.
Le même bleu, élégant, pur que ceux de Diego.
- Bonjour mademoiselle Rossignol. Je suis le docteur Valberg, c'est moi qui vous ai opéré.
Il s'était renseigné sur elle, au secrétariat de l'hôpital. Valériane Rossignol, vingt-quatre ans. Il avait trouvé son nom ridicule, mais l'idée d'aller la voir ne le quittait plus.
- Comment allez-vous mademoiselle ?
Il lui parlait d'un ton poli mais froid, presque distant.
Elle se sentait impressionnée par cet homme grave, qui pourtant avait un physique avantageux.
- Je vais bien, je vous remercie, monsieur Valberg.
Elle tenta de lui sourire, mais fut glacée par son regard gris.
Il se pencha pour regarder la fiche indiquant son état de santé, puis s'approcha légèrement.
Eléazar était fasciné par ses yeux. Il essayait de se maîtriser, mais il ressentait une haine pour elle, qui possédait le regard de son fils, qui serait difficile à cacher.
Valériane eut la chair de poule, en le voyant s'approcher.
A cet instant, un jeune homme entra dans la pièce, venant s'asseoir à son chevet.
Elle prit sa main, comme pour se rassurer.
- Docteur, voici mon fiancé Romuald, Romuald, le docteur Valberg, c'est lui qui m'a sauvée...
Eléazar posa un regard de dégoût sur le jeune homme insignifiant qui avait le pouvoir de faire briller ainsi les yeux de Diego.
Il se força à maîtriser sa voix.
- Enchanté. Bien, je dois vous laisser, je vous souhaite un bon rétablissement mademoiselle.
Il s'éloigna à regret, de ses yeux qui lui avaient tant manqué. Sa tête tournait, Diego venait de ressusciter...
Ce soir là, Eléazar renonça à ses médicaments. Il prit encore une fois le portrait de son fils et se mit à lui parler.
- Je savais que tu reviendrais Diego, je le savais. Tu as pris une autre forme, mais je ne peux pas me tromper...Papa retournera te voir bientôt, c'est promis.
Il lui semblait que le bonheur le transperçait. La pièce se mettait à danser autour de lui, il voyait des flash de couleurs, un doux son résonnait à ses oreilles.
A partir de ce moment, le visage et surtout les yeux de Valériane Rossignol ne le quittèrent plus. Comme une obsédante vision, il la voyait sur une balançoire, en été riant aux éclats.
Dans les jours suivants, très occupé, il ne put rendre qu'une seule visite à Diego. Et ce cancrelat de Romuald était encore présent, chuchotant à l'oreille de la jeune femme. Eléazar dut presque s'accrocher à la chambranle de la porte pour ne pas vaciller.
Des visions d'un bonheur éclatant, avec elle, lui, Diego, le tourmentaient.
Et ce Romuald salissait tout.
- Bonjour Mademoiselle Rossignol, comment allez-vous aujourd'hui ? Demanda-t-il d'un ton plus chaleureux.
- Très bien docteur.
Il découvrit alors son sourire. Un sourire solaire, qui l'emporta dans son monde d'illusions. Oui, son fils était bien là. Il savait bien qu'il l'avait sauvé. C'était impossible autrement.
- Mais c'est génial tout ça souffla-t-il.
Puis il se reprit.
- Vous ne devez surtout pas oublier de prendre vos médicaments et je vous conseille, beaucoup, beaucoup de repos...
Son regard visait Romuald.
Mais voilà que tout se brouillait à nouveau. La chambre blanche devenait une plage bercée par les vagues. La plage où il emmenait Diego. Mia était rayée de ces souvenirs, elle n'existait plus. Diego n'avait pas de mère, seulement lui.
Le soleil l'aveuglait, il entendait le rire de son fils et fermait les yeux pour le savourer.
- Vous allez bien docteur ? Demanda Valériane.
Eléazar se secoua.
- Oui, ce n'est rien. Un peu de surmenage.
Il avait pris l'habitude de converser avec le portrait de Diego. Ils se remémoraient leurs rencontres à l'hôpital ensemble. Eléazar riait des apparences qu'ils devaient préserver. Bien sur que Valériane Rossignol ne pouvait pas crier sur tout les toits qu'en fait elle était Diego...Ça non. Il fallait du temps pour réapprendre à se connaître. Il savait que Diego était prisonnier dans un corps qui ne lui correspondait pas. Mais ce n'était que provisoire. Ils apprivoisaient de nouveau le bonheur, tous les deux.
Les yeux, oui les yeux de son fils ne mentait pas. C'était lui, sous cette apparence grotesque de femme, lui qui criait : Papa, papa ! Je suis là, écoutes-moi !
Eléazar s'enlisait de plus en plus dans ses illusions. Il prenait d'autres cachets qui le rendaient euphorique. Le jour il cachait son obsession, mais la nuit, c'était elle qui le dévorait tout entier.
Eléazar Valberg entra dans la chambre et constata qu'il n'était plus là. Diego était parti. Il saisit l'infirmière qui refaisait le lit par le poignet.
- Où est-elle ? Où est-elle ? Où l'avez-vous emmenée ? Cria-t-il possédé par une fureur incontrôlable.
- Mais qui ?
- La jeune femme qui était là. Valériane Rossignol !
L'infirmière se dégagea apeurée, ce qui calma Eléazar. Il essuya son front brûlant d'un revers de main.
- Elle...est sortie ce matin, comme prévu Docteur...
Il prit une lente et profonde inspiration. Il devait se maîtriser, se calmer, ne pas éveiller l'attention. Après tout, cette infirmière ne pouvait pas savoir combien la patiente était importante à ses yeux.
- Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu ? Rugit-il.
On lui arrachait Diego une fois de plus, mais il n'allait pas se laisser faire.
- Je...je ne sais pas Docteur bafouilla-t-elle.
Il se retint de la gifler. Concentrant ses pensées sur Diego, son fils, la pureté incarnée.
Il le retrouverait.
Au départ, Valériane avait été surprise de trouver le docteur Valberg sur le pas de sa porte. Il lui avait toujours parut extrêmement poli, mais froid, comme éloigné des préoccupations de ses patients.
Aussi, quand il l'avait invitée à boire un verre, elle était tombée des nues. Il était assez séduisant, peu bavard, mais elle avait Romuald. Pourtant elle fut tentée d'en découvrir plus sur lui. Elle se sentait un peu flattée de l'intérêt qu'il lui portait.
En y réfléchissant elle se souvint qu'il était un peu étrange avec elle, comme si quelque chose couvait sous la surface.
Elle accepta donc et ils se retrouvèrent dans un bar, assis à une table un peu à l'écart.
Eléazar jubilait intérieurement. Il fixait les yeux de Diego, qui lui semblaient animés d'une secrète complicité.
Il fallait qu'il joue le jeu. En apparence, cette femme n'était pas Diego. Ils étaient les seuls à partager ce secret.
- Mon invitation a du vous étonner Valériane...commença-t-il prudemment.
Elle acquiesça, quelque chose la perturbait. Il lui semblait que son interlocuteur savait une chose qu'il voulait lui cacher.
- Je dois dire que je ne m'y attendais pas...Vous semblez si...professionnel. Le genre de personne qui ne mélange pas les relations.
Eléazar la guettait comme une proie qui voulait s'échapper.
- Je ne mélange pas les relations. Nous savons tous les deux de quoi il retourne.
- Pardon...je ne...
Il tenta de la mettre en confiance. Il savait que son fils jouait une comédie des apparences. Mais ses prunelles bleues le trahissaient.
- Excusez-moi. Je n'aurais pas du évoquer cela...Dès que je vous ai vu, j'ai compris. C'était une évidence...en croisant ton regard, j'ai su que c'était toi.
Elle faillit lâcher son verre. Elle ne s'attendait pas à une déclaration romantique. Elle vit que les yeux de Valberg brillaient d'un éclat terrible. Cela lui fit un peu peur.
- Je...suis touchée, docteur, mais je suis fiancée. Si j'ai accepté de boire ce verre avec vous, c'est par politesse.
Eléazar devait être patient. Son fils l'interpellait de toutes ses forces, avec son regard limpide. Il ne devait pas croire un mot de ce qu'il entendait.
- Nous savons que ce ne sont que les apparences...mais si tu préfères ne pas en parler, je le respecterai. Je veux seulement que tu saches combien tu m'as manqué, combien je m'en suis voulu de t'avoir laissé partir. Maintenant que tu es là, peut m'importe que ce ne soit plus vraiment toi...tu as toujours ce regard. J'accepterai peut-être ce changement à la longue. Tu es mon enfant. C'est une renaissance, pour nous deux.
Ahurie, Valériane l'écoutait parler, doutant maintenant, qu'il ait toute sa raison.
- Je ne comprends pas Docteur. Je ne suis pas la personne que vous croyiez...
Eléazar parut recevoir un coup de poignard. Non, on ne pouvait pas lui arracher son fils une seconde fois. Il devait se rappeler qu'il était Diego. Il ne devait pas se laisser absorber par cette nouvelle vie factice.
Il agrippa la main de Diego, qu'il voyait s'éloigner dans la brume autour de lui.
- Je t'en prie, ne me laisse pas encore une fois ! Diego...Diego...je ne peux pas te laisser faire ça. Je t'ai sauvé. Non. Tu es revenu par toi-même. S'il te plait...Je ne veux pas revivre cet enfer. Je t'en supplie, Diego. Ne pars pas. Je t'accepterai sous ta nouvelle apparence, j'accepterai ta nouvelle vie. Mais ne me laisse pas dans ses ténèbres, sans toi !
Valériane se leva de table. Elle ne comprenait plus rien. Pour qui cet homme la prenait elle ? Il pleurait à chaude larmes, l'implorant, presque à genoux. Il chercha à entraver sa fuite, mais sa vision était obscurci par un brouillard dansant devant ses yeux.
- Je suis désolée docteur, je ne peux rien faire pour vous ! Cria-t-elle en sortant.
Eléazar continua de pleurer sur cet abandon, jusqu'à ce qu'un serveur le relève et lui propose de le raccompagner chez lui.
Après cela, Eléazar Valberg décida qu'il ne devait plus jamais fléchir. Sans doute Diego avait-il perdu la mémoire. Il fallait qu'il lui rappelle son rôle dans sa vie...
Il s'abrutissait de médicaments et bientôt, prit un congé maladie et ne se rendit plus à l'hôpital.
Personne ne vint prendre de ses nouvelles. Certaines infirmières lui envoyèrent des fleurs, qu'il balança dans sa cheminée. Il déchira les cartes qui les accompagnaient, les mêlant aux détritus qui jonchaient son salon.
Il se munit du téléphone et de la photo de Diego. Cela devenait une obsession constante.
Il avait pris le numéro de Valériane dans les fichiers de l'hôpital. Il forcerait Diego à le reconnaître, à se souvenir.
Au premier appel, se fut Valériane qui répondit.
- Allo ?
- Diego, c'est moi.
- Je vous en prie Docteur arrêtez...
Elle avait encore de la pitié pour lui.
- Diego, écoutes-moi...
- Je ne suis pas ce Diego, laissez-moi !
Elle raccrocha et il se retrouva en tête à tête avec le bruit désagréable de la tonalité.
- Allo ?
- Valériane, je voudrais m'excuser...
- Docteur, vous devriez aller voir quelqu'un...N'appelez plus s'il vous plait...
- Diego, Diego, je prendrais le temps mais ne raccroche pas !
Ce fut Romuald qui répondit.
- Laissez Valériane tranquille ou j'appelle la police, espèce de malade !
- Ne te mêle pas de ça cancrelat, passe moi Diego !
On raccrocha.
Il appelle ainsi plus de soixante fois en une journée.
A la soixante et unième fois, Valériane, terrifiée et à bout de nerfs décrocha. Elle savait que la police ne pourrait rien faire.
- Allo ?
- Diego ?
- Oui, c'est moi...
Elle s'était résolu à jouer le jeu du docteur.
- Diego, tu me reconnais ?
- Docteur...si je vous dit ce que vous voulez entendre, vous me laisserez tranquille ?
- Diego, crois moi, tu es mon fils.
Valériane, tremblante comme une feuille se força à répondre.
- Je le sais papa.
- Diego...je le savais, tu me comprends enfin !
- Je vous en prie, Docteur Valberg, ne rappelez plus désormais...
Elle raccrocha.
Cela le fit entrer dans une rage dévastatrice. Il jeta le téléphone contre le mur et chercha fébrilement ses pilules.
- Tu ne peux pas me laisser Diego...tout ça c'est à cause de ta nouvelle apparence, il va falloir que je t'en libère !
Il avala ses cachets, dont il manquerait bientôt puisqu'il n'allait plus à l'hôpital.
La douleur le mordait, le terrassait et des voix criaient comme un écho dans sa tête.
Valériane crut que tout s'était arrangé. Valberg n'appelait plus. Elle s'était renseignée et elle savait qu'il ne travaillait plus, elle présumait donc qu'il s'était retiré ailleurs ou avait été interné. Elle frissonnait de peur en songeant que c'était cet homme qui l'avait opéré. Il était totalement fou, même si cela ne se voyait pas aux premiers abords.
Elle se demandait s'il lui avait sauvé la vie parce qu'il la prenait pour son fils, Diego.
Cela la rongeait, de jour en jour. Elle se posait des questions, cherchant si elle avait pu provoquer volontairement cette méprise.
Mais le comportement du chirurgien était insensé, voilà tout.
Elle en faisait même des cauchemars. Elle hurlait dans son sommeil. Et une nuit, en se réveillant, elle le trouva penché sur elle. Eléazar Valberg. Elle voulut crier, mais il lui appliqua du chloroforme sous le nez et son appartement prit l'apparence d'un grand manège confus.
Quand elle ouvrit à nouveau les yeux, les rayons du jour faisaient leur apparition.
Elle était attachée à une chaise.
Il ne l'avait pas bâillonnée mais ses liens lui coupaient la circulation.
- Ne t'inquiètes pas Diego...murmura-t-il à son oreille.
Elle n'avait plus la force de crier, seulement de chuchoter.
- Comment êtes-vous entré chez moi ?
- Oh, c'était très facile...J'ai pris ton adresse dans le dossier de l'hôpital, je suis venu en repérage, j'ai fait un moulage de la serrure et j'ai fabriqué un double de la clé. Mais ne t'en fais pas, je ne te veux aucun mal.
- Je vous en supplie, libérez moi...
Il sourit d'un air ravi, il était ailleurs, perdu dans son monde.
- Mais c'est ce que je vais faire...Je vais te libérer de ton enveloppe charnel. C'est elle qui m'empêche de retrouver mon fils tel que je l'ai connu...Après tout redeviendra comme avant entre nous Diego. Mon bébé, si tu savais comme je suis heureux que tu sois là...
Valériane tenta de maîtriser les sanglots dans sa voix.
- Je ne suis pas votre fils. Si votre fils est mort, il n'a pas pu renaître...
- Tais-toi ! C'est cette apparence qui te parasite l'esprit. Tu es Diego, je vais te le prouver...
De la sacoche qu'il avait à la main, il sortit un scalpel effilé.
Valériane se convulsait de peur. C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter.
- Je...je vous en prie. Ne faites pas ça. Si vraiment Diego se trouve à l'intérieur de moi, vous allez le tuer...
Eléazar contemplait les lumières qui dansaient au dessus de son fils. C'était si beau. Il passa le doigt contre la lame du scalpel, prit d'une envie d'exulter.
- Tu ne mourras pas, ne t'en fais pas. Nous avons déjà la preuve que ton âme est immortelle...Ce sera aussi simple qu'une opération. Je vais simplement t'ouvrir en deux, pour laisser sortir le vrai Diego...
Il lui sembla qu'à cette annonce, les yeux de son fils s'illuminèrent de joie.
- Non ! Je...je...je ne veux pas mourir...
Il se pencha sur elle, les pupilles dilatées, un regard dément éclairant son visage en sueur.
- Je dois te dire que lorsque tu es mort, ça a été un tel douleur...j'ai cru devenir fou...
- Mais vous êtes fou ! Je...peux comprendre le chagrin que vous avez ressenti en perdant Diego, mais rien ne peut le ramener. Il ne serait pas heureux de vous voir faire cela...
- Ferme là ! Tu ne sais pas ce tu dis...ton esprit est embrouillé, tu crois vraiment être cette Valériane. Cette femme insignifiante, alors que tu es mon fils !
- Vous savez, si vous me relâchez, je pourrais vous aider...Vous en avez besoin. Ensuite vous irez mieux, vous n'aurez plus mal...
- Tais-toi !
Il pointa le scalpel sur elle.
Elle voyait la lame approcher de son visage de son cou et sa respiration s'accéléra.
Rien ne pouvait le faire douter.
Soudain, il leva ses yeux fous vers le plafond.
Il parlait à quelqu'un d'invisible.
Eléazar voyait Diego. Et Diego n'était pas cette femme. Diego flottait près de la fenêtre, pleurant.
Eléazar se sentit s'effondrer. Tout cela, tout ce qu'il avait cru...c'était faux ?
Il vit le vrai Diego lui faire un signe, lui dire de le rejoindre, là où ils seraient heureux ensemble.
Sous les yeux écarquillés de Valériane, Eléazar s'enfonça alors le scalpel dans le cœur.
Il allait retrouver Diego.
Valériane le vit tomber à ses pieds, un rictus ressemblant à un sourire aux lèvres. Elle se mit à pleurer, puis cria, en voyant le sang qui commençait à s'écouler vers elle.
Elle ne pouvait pas bouger, ni détourner la tête de ce liquide vermeil qui sonnait la fin du Docteur Valberg.
L'homme qui l'avait sauvé, puis qui avait voulu la tuer.
Vers midi, Romuald, venu prendre des nouvelles de sa fiancée qui ne répondaient à aucun appel, trouva la porte ouvert et Valériane attachée.
A ses pieds, un torrent rubis s'était déversé.
Il se précipita et détacha Valériane qui se mit à pleurer contre son épaule. Pendant de longues heures, elle avait eu à contempler le cadavre de Valberg et elle ne savait pas si elle pourrait jamais l'oublier.
Quand elle se fut à peu près remise, Valériane voulut aller porter des fleurs sur la tombe de Diego Valberg. C'est ainsi qu'elle apprit qu'il n'était jamais mort. Sa mère, séquestrée par Eléazar et s'étant rendu compte de sa folie, s'était échappée au Mexique, avec son fils. Valériane ressentit un très profond sentiment de chagrin et de solitude en l'apprenant. Malgré tout, elle avait eu pitié de cette homme étrange, le docteur Valberg...