the.captain.troy a écrit :
Un excellent article du POINT, de Marie-Sandrine SGHERRI, sur l'horreur universitaire.
Comme les gauchistes ne lisent pas, ne savent pas lire ou ne lisent pas de vrais journaux, je vous l'offre :
" A Lisa, ses yeux vifs et son joli sourire, on donnerait le bon Dieu sans confession. Pourtant, cette étudiante en sociologie à l’université de Toulouse-Le Mirail en est à son troisième blocage en quatre ans. « Mon premier, c’était à mon arrivée, en 2004. A l’époque, je travaillais pour financer mes études. Alors, quand ça bloquait, je me reposais. » L’année suivante fut celle du CPE, un baptême du feu inoubliable. Arriva 2007 : une année blanche. « C’était la présidentielle. Les années électorales, il n’y a pas de loi. Pas de loi, pas de mouvement. » En 2008, elle repart au combat, contre la LRU, cette fois. « Le mouvement est parti très vite, trop vite. Les étudiants se sont dispersés avant qu’on ait eu le temps de les informer. » Cette année, Lisa n’y croyait pas trop. « Les enseignants se sont mis en grève juste avant les vacances de février et les partiels, explique-t-elle. Le calendrier était mauvais : il faut du temps pour construire un mouvement. » Lisa s’est donc trompée. Au Mirail, le mouvement 2009 est un grand cru : quatre mois de grève, sept semaines de blocage, des examens menacés comme jamais et la rentrée prochaine déjà compromise.
Bienvenue dans l’université la plus agitée de france.
Construite après 1968 en périphérie de la ville, Toulouse-II accueille 21 000 étudiants de lettres, langues, arts, sciences humaines et sociales. Une utopie architecturale qui, comme beaucoup d’autres idées de l’époque, prend aujourd’hui l’eau.
Florence Bouchet y enseigne les lettres depuis 1997. « Mon premier blocage a eu lieu l’année suivante. J’en ai 9 au compteur ! » soupire-t-elle. Patrick Cabanel, professeur d’histoire, spécialiste des religions, en a traversé 10. « C’est devenu une institution. On bloque au Mirail contre des réformes ou contre des rapports qui pourraient proposer des réformes. Il s’agit, dit-on, de défendre le service public, mais concrètement cela signifie qu’un étudiant arrivé en licence il y a trois ans a bénéficié de trois semestres de cours ! » La majorité des étudiants semblent en avoir pris leur parti.Damien, un anti-bloqueur, s’emporte : « Pour eux, le blocage, c’est comme la pluie ! Ils attendent que ça s’arrête. »
Le 20 avril, dans un amphi bondé, l’université Toulouse-II-Le Mirail n’a pas failli à sa réputation. Il lui revenait de garder allumé le flambeau de la révolte à un moment crucial : les deux tiers des universités étaient en vacances et la pression des examens à son comble. Ce jour-là, Rennes-II flanche, comme Toulouse-III, qui votent la reprise. Nicolas, un étudiant du comité de lutte, l’avoue plus tard : ce fameux lundi, il a douté devant l’amphi 8 bourré à craquer. « J’ai pensé : c’est foutu, les antibloqueurs sont venus en masse. Ils vont faire basculer l’AG. »
Parmi les quelque 2 000 étudiants présents, il y avait Luis, un étudiant américain, venu au Mirail pour apprendre le français. « Vu des Etats-Unis, la France, c’est le vin et le fromage. Je ne savais pas qu’ici c’était comme ça ! » S’il a été privé de cours à Toulouse, il pense avoir « beaucoup appris » sur notre pays. Il lui reste pourtant beaucoup à apprendre, car ce jour-là Luis pensait assister à sa première et dernière AG : « Le président de l’université a expliqué que c’était la dernière chance pour les examens. » Il est donc resté perplexe quand une très nette majorité des étudiants présents a voté la poursuite du blocage.
Ivresse.
Dans leur élan, ils ont aussi voté la « neutralisation du deuxième semestre ». Cela signifie donner la note de 10 à tout étudiant ayant validé son premier semestre. Dans l’ivresse, l’AG a aussi voté la destitution du président de l’université, Daniel Filâtre, accusé de toutes les turpitudes, afin de « mettre en place un cadre ouvert permettant la réappropriation de la fac » . Dès la fin de l’assemblée, les étudiants sont donc conviés à envahir la salle du conseil d’administration pour signifier au président qu’il est viré. Pendant ce temps, une dizaine d’autres, en rangers, le visage dissimulé, les mains gantées, fendent d’un pas résolu la petite foule rassemblée devant la salle du conseil. Direction le bureau du président, dont ils détruisent les serrures pour s’emparer de dossiers. Scène ordinaire de la vie au Mirail : « étudiants et personnels en lutte » n’ont constaté aucune « réelle dégradation » . Devant les portes fracassées, un agent de sécurité remarque, fataliste, qu’on n’avait pas eu le temps d’en distribuer les clés. Début mars, en effet, peu après le début du blocage, les étudiants en lutte ne s’étaient pas contentés des portes : ils avaient détruit la cloison. Roland, militant au NPA, évoque une « connerie » , mais ajoute : « Après un événement comme celui-là, on parle de nous pendant une semaine. »
Tête brûlée ? Pas du tout. Roland a 20 ans, mais il en paraît cinq de plus. Le NPA, comme les syndicats, SUD-Etudiants, et son allié au Mirail, l’Aget-FSE, évitent que le comité de lutte, ouvert à tous, ne parte en vrille. « Cette année, le mouvement est propre », s’enorgueillit une étudiante en master d’archéologie. Une poignée d’éléments incontrôlés sont présents, les « appellistes », ainsi nommés parce qu’ils se réfèrent à un « appel » que personne ne connaît. « Ils sont complètement barrés », résume un militant. Ils couvrent les murs de tags ou se livrent à des batailles de projectiles de préférence salissants. Derrière, les autres nettoient. Sans pouvoir s’en débarrasser, ils tentent de les tenir en lisière pour que les manifs ne dégénèrent pas.
Mais le mouvement est « propre » surtout parce qu’il ne rencontre cette année aucune opposition véritable. Il a ainsi le soutien de beaucoup d’enseignants qui, d’AG en AG, reconduisent la grève. L’an dernier, les antibloqueurs avaient tenté de s’organiser. Cette année, ils ont abandonné la partie. « Je suis fatiguée », avoue Clémence, élue au conseil d’administration sur la liste antiblocage Liberta fac. Pour Patrick Cabanel, Le Mirail est mort : « Je conseille aux étudiants de partir. Lorsque nous serons au fond du trou, peut-être y aura-t-il une réaction. »
Dépôt de bilan.
Les militants ont le champ libre. Après la destitution du président, le comité de lutte, enfermé dans la salle du conseil, a proclamé le 20 avril l’ « université libre du Mirail » . L’université est fermée administrativement. Sylvie, gérante de la librairie Les Etudes, seule librairie présente sur un campus en France, doit fermer. Au bord des larmes, elle évoque le dépôt de bilan : « Je ne sais pas si je pourrai passer l’été. »
La Maison de la recherche est évacuée à son tour. L’occasion de se souvenir que, pendant la grève, les enseignants continuent de chercher, plus que jamais, puisqu’ils n’enseignent plus. Patrick Cabanel, un enfant de la classe ouvrière devenu professeur des Universités, est amer : « Au premier jour de blocage, combien d’enseignants disparaissent, pour écrire leurs articles et leurs livres ? » Ne pas toucher à la recherche est la garantie d’un blocage dont la plupart s’accommode puisqu’il ne nuit qu’aux étudiants ! De même, la « tradition » qui consiste à rémunérer les grévistes perdure. Des enseignants-chercheurs se sont déclarés grévistes auprès de l’administration. Mais ils attendent toujours les retenues sur salaires. « Je n’ai pas opéré de retenue, explique le président. Je souhaite la tenue d’une commission sur le sujet. » Pas facile d’être réformiste au Mirail !
Le blocage révèle crûment les failles de l’institution. Ainsi, les professeurs qui ne veulent pas abandonner leurs étudiants doivent se cacher ou se mentir. Au Mirail, on ne dit plus « faire cours », on préfère parler d’ « accompagnement pédagogique » . Cet enseignant de philosophie gréviste tient à cette nuance : « Toutes les semaines, depuis le début du mouvement, j’ai rencontré les étudiants aux heures où nous avions cours. Je leur communique des textes et nous avons un dialogue approfondi. » S’agit-il de textes hors programme, une sorte de café philo amélioré ? « Pas du tout, j’ai intégralement couvert mon programme. » Un cours, donc ? « Non, non ! Je parle sans notes. »
Il est sincère, tout comme Mireille Bruyère, maître de conférences en économie et militante à la CGT. Elle assure, en plus de son service au Mirail, une vacation à l’Arsenal, l’université cossue d’économie et de droit au centre-ville. Gréviste au Mirail, elle continue à donner ses heures dans la « fac des riches ». « Ce n’est pas très satisfaisant, reconnaît-elle. Mais si j’étais seule en grève à l’Arsenal, je serais remplacée au bout de deux séances, voilà tout ! »
Pendant ce temps, d’autres enseignants tiennent des cours clandestins dans des appartements, des cafés, et même à deux pas de l’université, sur « la Dalle », agora de béton qui abrite bistrots déglingués et marchands de kebabs. Torturés de scrupules, ils expliquent qu’il ne peuvent pas faire autrement. Ils se doivent aux étudiants les plus fragiles. Il y a surtout leur département, c’est-à-dire la pérennité de leur discipline au Mirail, qui est menacé. Romain Jalabert a réussi le concours du Capes en lettres classiques l’an dernier et il est aujourd’hui en stage dans un collège. « L’année dernière, j’étais le seul inscrit à la préparation au concours d’agrégation. » Certes, partout les lettres classiques connaissent une désaffection. « Mais en 2008, précise Romain, il y avait 14 agrégatifs dans ce même département. » En un an, les effectifs étudiants ont baissé de 5 % à Toulouse-II. Effet des blocages ? Pas sûr. L’ensemble des filières de sciences humaines connaît une désaffection en France. Mais cela nourrit l’inquiétude : la culture fout le camp !
Déchirements.
Daniel Filâtre rappelle que « mirail » signifie miroir en occitan. Et, de fait, les affres de Toulouse-II reflètent les tensions qui traversent l’Université, tiraillée entre ce qu’elle est devenue, une université de masse, et ce qu’elle ne veut pas cesser d’être : un lieu à part, où des intellectuels délivrés des contingences produisent et transmettent des connaissances. Face à ces déchirements, les étudiants en lutte opposent leurs certitudes. Ambre est au NPA. Fille d’une femme de ménage et d’un agent d’entretien, elle « profite au maximum » de son master de sociologie. En vivre ? Elle n’y songe plus ! Aucune perspective dans la recherche et s’en servir pour vendre des yaourts, pas question ! Pas l’ombre d’une inquiétude chez la jeune militante. « Je me suis toujours débrouillée pour trouver un job. Il sera toujours temps. »
Dans un Mirail rendu désert par la fermeture administrative, on croise Gwendoline, qui ne savait pas que la bibliothèque était fermée. Elle aussi a fait une croix sur son rêve de recherche, mais du moins espérait-elle devenir documentaliste spécialisée. « Mais il y a de moins en moins de postes. » Il faisait très froid ce mardi à Toulouse. Devant l’amphi 8 où une AG de personnels reconduisait la grève, Gwendoline s’est mise à pleurer."
Marie-Sandrine SGHERRI
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