“Taisez-vous Cassandre”
On dirait un concours à celui qui annoncera la plus mauvaise nouvelle. Chacun joue à se faire peur. Et la peur se répand. Explosion de la zone euro, des plans sociaux, des grèves, à coups de sondages, de rumeurs, de mises en garde. Un climat irréel où la crainte nourrit la méfiance. L’histoire récente est à cet égard inquiétante et rassurante.
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Inquiétante parce que les mêmes comportements aboutissent hélas aux mêmes crises ; rassurante parce que les Cassandre ont heureusement toujours tort.
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En plein milieu de l’été 1982, Lionel Jospin, alors premier secrétaire du Parti socialiste, promet aux Français des « années terribles ». L’euphorie est déjà passée. Dans la foulée de l’élection de François Mit¬terrand, les socialistes sont revenus aux affaires depuis à peine plus d’un an, mettant en œuvre leur programme de dépenses sociales, hausse du smic, avancement de l’âge de la retraite à 60 ans et réduction du temps de travail.
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Pour compenser cette « relance », il a fallu dévaluer le franc en octobre 1981. Crédit épuisé en cinq mois.
Cela ne suffit pas, deuxième dévaluation le 13 juin 1982. Et là, crise.
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Grâce à Gérard Courtois, qui vient de réunir en un gros volume (Perrin) les « grandes crises » vues par le journal le Monde (de 1958 à 2011), on peut en relire l’enchaînement.
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À la suite de la deuxième dévaluation, « les sondages, écrit Jean-Marie Colombani (5 août 1982), attestent un phénomène que la rumeur publique amplifie. Aux “cela finira mal” font écho les “cela ne peut plus durer”. »
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« La crise crée l’austérité », observe-t-il, et il s’interroge :
« Faut-il pour mobiliser les énergies tenir un discours churchillien et promettre au pays “du sang, de la sueur et des larmes” ? »
Ce n’est pas ce que font François Mitterrand et son premier ministre Pierre Mauroy ; pour eux, « les problèmes sont derrière nous ».
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Du coup, le franc subit « les assauts répétés de la spéculation et de la défiance », écrit François Renard (19 mars 1983).
« Face à la tourmente monétaire, la seule réaction des milieux officiels est d’exiger la réévaluation immédiate d’un mark dont le crime est d’être trop fort dans un pays trop vertueux. L’Allemagne paiera ! Comme si cette réévaluation miracle pouvait résoudre le problème posé dès le mois de mai 1981 : à quelles conditions un pays socialiste (à la française) peut-il s’insérer dans une Europe qui ne l’est pas et à quel prix ? »
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L’Élysée étudie alors tous les scénarios et notamment un “grand coup”, la sortie du franc du SME (le système monétaire européen, embryon de la zone euro) – mais jusqu’où le franc baisserait-il, quel serait le prix à payer pour nos importations d’énergie, pour le déséquilibre de nos échanges ?
« En ce printemps 1983, poursuit Renard, la France qui n’a pas le pétrole de la Grande-Bretagne, ni l’économie souterraine de l’Italie, ni le gaz néerlandais, ni la puissance allemande, et accumule un endettement inquiétant, est devenue le “mouton noir” de l’Europe. »
Les Français seraient-ils trop « débiles intellectuellement pour supporter la vérité ? » se demande le même journaliste.
« Les chiffres sont-ils de droite ? »
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La gauche qui voulait “changer la vie” eut à choisir : se plier ou quitter le jeu. Elle décida de se plier, en dévaluant une troisième fois. La crise monétaire née des déficits et de l’endettement extérieur sanctionna « une politique économique et sociale trop coûteuse par rapport aux possibilités du pays » (Alain Vernholes, 24 mars 1983).
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« La troisième dévaluation du franc par rapport au deutsche Mark aura rappelé à M. Mauroy qu’il n’est pas de bonne politique sans de bonnes finances. » Entamé sous une gauche contrainte à la rigueur, le redressement fut accompli par la droite, en 1986, qui libéra la croissance. Au contraire des “années terribles”, ce furent de belles années.
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Avec tous ses ressorts, excès de dépenses, endettement, déséquilibres franco-allemands, la crise de 1983 est un trop bel exemple pour ne pas projeter une lumière crue sur la tempête actuelle. Discours churchillien, langage de vérité ?
Qui de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande le tient aujourd’hui ?
Qui veut sortir de l’euro comme les socialistes voulaient sortir du SME avant d’y renoncer ?
Qui manie encore l’illusion qu’il suffit de “faire payer les riches” ?
Qui rêve de “marges de manœuvre” inexistantes ?
Il n’est pas besoin du rappel à l’ordre des agences de notation pour comprendre que, pas plus qu’en 1982, le projet de la gauche, socialistes et Verts désormais confondus, n’est compatible avec l’Alle¬magne et l’Europe telles qu’elles sont. D’autant moins même que l’on ne peut plus dévaluer.
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François d'Orcival, de l'Institut
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À lire /Les grandes crises politiques françaises, sous la direction de Gérard Courtois, Perrin, 746 pages, 27,50 €.