JEUDI 27 JANVIER 2011
CHRONIQUES QUEBECOISES
Le gaz de schiste ? Du gaz naturel qui, contrairement à celui que l'on extrait en général, comme à Lacq, ne se trouve pas concentré au sein de vastes poches souterraines où il suffit d'aller le pomper, mais disséminé dans les argiles très compactes datant du lias (200 millions d'années) ou du carbonifère (350 millions d'années). Longtemps sa capture a semblé un rêve compliqué ou trop onéreux mais la raréfaction des réserves en hydrocarbures a poussé les ingénieurs à forcer le destin.
QU'IMPORTE LA GUEULE DE BOIS !
Le principe est simple : après avoir foré verticalement, on pénètre horizontalement les schistes, dans lesquels on envoie à forte pression des millions de litres d'eau et de sable pour ouvrir la roche d'où l'on va extraire le gaz.
On appelle cela la " fracturation hydraulique ". Et cette technologie est la clé à la fois géniale et monstrueuse d'une révolution énergétique : " On estimait jusqu'à présent qu'on avait du pétrole pour quarante ans et du gaz pour soixante ans. On se projetait déjà dans une société post-énergies fossiles, expliquait dans les colonnes du "Monde" du 30 juillet 2010 le PDG de GDF-Suez, Gérard Mestrallet. Si l'on a du gaz pour plus de cent vingt ans, alors il pourrait devenir l'énergie centrale et propre du XXIe siècle."
Centrale, sans doute ; propre, seulement si on compare le gaz avec le charbon. La perspective de ce nouvel eldorado est en fait l'assurance que le monde va oublier toutes ses bonnes résolutions sur les émissions de gaz à effet de serre.
Qu'importe la gueule de bois pourvu qu'on ait l'ivresse !
Voici déjà dix ans que les Etats-Unis se sont lancés dans l'aventure.
En 2009, ils sont devenus grâce à cela le premier producteur mondial de gaz devant la Russie... transformant au passage leur pays en gruyère. Car chaque puits ne peut supporter guère plus d'une quinzaine de fracturations par forage, d'où ces images incroyables de vastes étendues de terres transformées en taupinières... et zébrées de routes pour que les camions puissent par centaines acheminer l'eau ou emporter le gaz.
Mais il y a pire. Car, pour casser la roche et laisser ensuite filtrer le gaz, les industriels ont mis dans leurs tuyaux – traversant terres arables et nappes phréatiques – des adjuvants chimiques. Et le résultat est effrayant. Josh Fox était metteur en scène de théâtre lorsque les industriels sont venus proposer à son père et à ses voisins de Pennsylvanie de creuser leurs terres en quête de cette nouvelle mane. Pour comprendre, il a pris une caméra et parcouru les Etats-Unis d'est en ouest et du nord au sud, collectant les témoignages. Le résultat est saisissant.
Il n'y a pas que les causses ou les Cévennes dans la mire des pétroliers. Des permis d'exploration pour le Quercy – Cahors, Brive, Agen –, pour la région Rhône-Alpes et la Provence sont en préparation. Le bassin parisien lui-même est depuis longtemps dans la cible. Non pas cette fois pour du gaz mais pour du pétrole de schiste (la technique et les conséquences sont les mêmes). Une étude de l'Institut français du pétrole estime en effet que ses sous-sols en recèleraient quelque 60 à 100 milliards de barils. Soit, dans sa fourchette haute, le montant actuel des réserves prouvées du Koweït. Suffisamment en tout cas pour que Julien Balkany, le jeune frère du maire de Levallois, ait persuadé le groupe texan Toreador resources, dont il est devenu vice-président, d'installer son siège à Paris, et des investisseurs américains comme le pétrolier Hess d'investir des millions de dollars pour partir à la chasse au trésor.
Suffisamment pour que, au moment même où la révolte commence à gronder dans le midi, à l'Assemblée, le député UMP de l'Oise François-Michel Gonnot pose une question au gouvernement : "Aujourd'hui, les demandes de permis de recherche de gisements se multiplient en France. Le gouvernement se doit de les autoriser. Il n'y a pas de raison que la France se prive d'éventuels gisements qui lui permettraient de trouver des ressources gazières nouvelles dont notre territoire manque cruellement." Suffisamment pour que, partout en Europe, les lobbies s'agitent pour soutenir cette "énergie du futur" dont on vante forcément l'aspect"propre" et "alternatif ". Au Parlement européen, les élus verts ont ainsi failli laisser passer sans comprendre une proposition de délégués – principalement polonais, dont le pays est en première ligne dans l'exploration de gaz de schiste – appelant la commission à "soutenir financièrement les programmes de recherche pertinents visant à renforcer les activités de développement technologique portant sur l'extraction de gaz naturel à partir de sources alternatives". Les grandes manœuvres ont commencé.
Primé lors du célèbre festival américain de cinéma de Sundance, le documentaire,Gasland, sort cette semaine en Grande-Bretagne. On y voit un homme qui, en plaçant simplement un briquet devant le robinet de son évier, déclenche une grande flamme lorsque, entre deux arrivées d'eau, du gaz s'en échappe... On y découvre des terres dévastées, des eaux empoisonnées, des gens malades. Car la plus grande opacité règne sur les adjuvants que les ingénieurs pétroliers ont mis dans leur cocktail hydraulique : ils répugnent à en donner la recette, se barricadant derrière le "secret industriel ". Au point qu'en 2010, l'Etat de New York s'est prononcé pour un moratoire arrêtant tout type d'exploration du gaz de schiste
"C'EST ENCORE PRÉMATURÉ "
On peut toujours penser que personne n'a sérieusement envie de transformer les vignobles champenois en terre à derricks et qu'au fond ces nouvelles réserves d'hydrocarbures sont d'abord le moteur d'une revalorisation spéculative des entreprises pétrolières – je suis assis sur tant de millions de barils, donc je vaux tant. En attendant, rachats et acquisitions, investissements, prises de participations, permis d'exploration à tout-va : un grand Yalta planétaire des couches sédimentaires du lias et du carbonifère est en marche. La question n'est déjà plus de savoir si on va les exploiter, mais où elles seront exploitées.
Chez Total – qui, avec le permis de Montélimar, a conquis des droits pour cinq ans sur une large portion du territoire français –, on avoue être un peu pris de court par la levée de boucliers de Saint-Jean-du-Bruel.
"Tout ça est très prématuré. Nous, nous en sommes encore à nous demander si c'est seulement un sujet, sourit off the record un de ses spécialistes. Il n'est même pas encore prouvé que nous trouvions du gaz... Et si c'est le cas, il faudra encore prouver que son extraction est économiquement rentable. Après, oui, la question de son acceptation par les populations locales va devenir la question-clé. Et elle va demander une pédagogie que nous n'avons pas encore déployée."
L'acceptabilité sociale des forages est en effet fondamentale dans une Europe densément peuplée et qui, au fond, ne regroupe que 5 % des ressources mondiales estimées en gaz de schiste. Pour Total, fouiller les schistes argentins du Neuquen – où la question sociale serait marginale – est beaucoup plus simple qu'affronter l'ire des populations françaises si tel était le cas. Les zones du Larzac et des Cévennes – attribuées à Schuepbach et GDF-Suez – font en l'occurrence office de tests : si cela passe ici, cela passera partout en France.