Oh non la mise en scène n'est pas réussie, mais pas du tout. Ce qui est sauvé, seuls les comédiens le sauvent.
J'ai assisté à la représentation hier soir au Théâtre National de Bretagne, salle Jean Vilar.
De plus en plus la question vient à se poser en ce qui concerne les spectateurs du TNB, ils devraient s'appliquer à choisir: être dans la salle ou ne pas y être. Sortir au bout de 5, 10, 15, 20, 25 minutes, etc, et laisser des portables sonner est vraiment indigne d'un comportement décent (le spectacle tend à se faire dans la salle, sauf que les personnes en état d'exposition restent les comédiens, et ceci prennent de plein fouet ces manifestations sonores pour le moins). Mais quelque soit la légitimité de tels actes, la responsabilité majeure revient au directeur d'acteur et metteur-en-scène, en l'occurrence, M. Jean-Louis Martinelli. Il a le devoir de protéger ses comédiens. Donc de rendre cela impossible et ne pas faire commencer son spectacle 20 minutes après le début de la séance.
Racine est magique parce que cet un acrobate en même temps qu'un clown et un Monsieur Loyal, à lui tout seul, il assure le spectacle. Et c'est merveilleux.
On parle beaucoup du vers racinien mais il s'agit aussi et avant tout de théâtre. Il n'est pas acceptable de l'oublier.
Le comédien est en droit de choisir sa souffrance, ce qui le pousse à faire ça, ce qu'il se propose de dépasser en lui, de dévoiler sa chair (obscure, de l'amener à la lumière, d'accoucher!) et là je l'ai vu maltraité par cette mise-en-scène. Empéchés, contraints à recourir à des stratagèmes indélicats de représentations de sentiments, coupés dans leurs élans, obligés de pousser leurs effets, leurs affects.
Et pourtant on les a vu parfois emportés physiquement dans la turbulence des sentiments, douleur, espoir, désir, frustration, colère, amour, et ces moments-là étaient de grâce, plus de stratégies maladroites pour dire le vers. L'acte-parole et la température du corps étaient à l'unisson, et les acteurs enfin lâchés sonnaient, résonnaient et nous emportaient, nous décollaient. Les acteurs enfin eux-mêmes, vivants, joyeux.
Ne me dîtes pas que Bérénice n'est pas pleine de sensualité, on parle de qui, d'une idée ou d'une femme, d'une jeune femme amoureuse, attachée à enamourer sans cesse son amoureux, à obtenir de lui sa peau sur la sienne. Titus n'est-il pas un homme de pouvoir et un guerrier, n'a-t-il pas la disponibilité et le magnétisme physique d'un homme de son état (plutôt chasseur que proie), Antiochus n'est-il pas son alter-égo ou tout du moins son frère d'arme, puissamment érotique de même?
Et décider qu'ils resteront quasiment à chaque instant éloignés à des kms les uns des autres, décider qu'ils ne mettront jamais les pieds dans l'eau alors que la fièvre de la lutte, de la peur, du désir est sans cesse présente... Pour tout désordre, défaire une chevelure quand l'eau est là, que l'eau appelle, en tant qu'eau, élément fluide, élément contagieux, salive, sang, larmes, en tant que miroir également, passer le miroir, briser 'image, briser les reflets, distordre l'ordre des choses, encore une fois mettre les pieds dedans, s'assoir dessus, s'imposer!
Un directeur qui castrent ainsi ses comédiens, ça n'a rien de nouveau mais ça reste éprouvant et frustrant pour les spectateurs, c'est prendre le risque de renforcer les appréhensions-réflexes devant ce qui est nommé classique. Racine=classique=chiant. C'est prendre le risque de mal former un public lycéens en nombre dans la salle (joindre un dossier pédagogique à l'usage de qui d'ailleurs? des professeurs pour préparer leurs élèves? de toute personne qui se mettrait dans l'attitude de vouloir s'instruire? Mais le plateau pourrait largement y pourvoir, le plateau EST pédagogique, et non didactique!).
Impossible de dire voici une mise-en-scène sensible, c'est une mise-en-scène paresseuse, ignorante et suffisante (ne pas permettre à sa comédienne, alors que celle-ci a donné beaucoup, de sortir par le mur du fond qui s'ouvrirait pour dire au moins qu'elle aurait été entendue et l'obliger une dernière fois à longer le mur, comme une paria ou autre, quel manque de bonté, de générosité, de reconnaissance).
Enfin je constate que le dispositif scénique initial d'un plateau bi-frontal ne nous est pas parvenu jusqu'à Rennes (contrainte de la salle? contraintes techniques, économiques? retouche artistique de la mise-en-scène?).
Bien sûr M. Jean-Louis Martinelli n'est pas plus blâmable que nombre d'autres directeurs d'acteurs metteur-en-scène, il ne se tient pas plus maladroitement que d'autres sur le fil illusoire de la mise-en-scène moderne, il peut même s'appuyer sur quantité d'aînés et de glose voire de traités étudiant le "comment jouer Racine", "le vers classique", "Racine et la passion", "La parole comme action chez Racine". Bien sûr l'économie du spectacle vivant asphyxiée de contraintes ne peux lui permettre d'exprimer sa tendre sensibilité.
Mon admiration aux comédiens, aux risques pris, à leur humilité, leur résistance, leur génie.